Woody Allen est la preuve vivante que quantité ne rime pas systématiquement avec qualité. Réputé pour être l’un des metteurs en scène américains les plus prolifiques, il a, depuis les années septante, écrit et réalisé des films qui pouvaient à la fois être de purs chefs-d’œuvre (comme Annie Hall) tout en en faisant d’autres qui sombraient dans la plus bouleversante banalité (comme You Will Meet a Tall Dark Stranger). Loin d’être des nanars ou des navets, ni, par ailleurs, des œuvres dépersonnalisées, ces quelques films du cinéaste américain sont avant tout dépourvus d’intérêt et d’originalité, à tel point qu’il devient quasiment impossible d’avoir une conversation à leur sujet. Le cliché selon lequel la qualité des films de Woody Allen suit une pente dégradationnelle est toutefois, à mes yeux, absolument faux : ces dernières années, on a pu par exemple assister à Midnight in Paris – dont l’humour, la poésie et la créativité de l’univers sont indiscutables – ou alors à Café Society – dont les qualités cinématographiques (notamment la relecture de mythes hollywoodiens : le gangster, le rêve américain, le cinéma lui-même) sont bien plus dénombrables que ses défauts.

Recentrons-nous dès à présent sur Wonder Wheel. Il est doté de quelques points positifs qu’il convient d’énumérer. Pour commencer, l’incipit : dès que l’on entend la première musique choisie par Woody Allen, on comprend immédiatement qu’il s’agit de l’un de ses films, et cela bien avant d’apercevoir son nom. Le premier plan du film instaure également une ambiance typique du metteur en scène, avec ses couleurs très saturées, sa frontalité et son narrateur en voix-over. Ce dernier, encore plus méta qu’à l’accoutumée, regarde la caméra et s’adresse directement au spectateur – un procédé amusant dans Wonder Wheel bien que, soyons honnête, totalement gratuit, et dont l’impact est d’ailleurs incomparable aux interactions entre Alvy Singer et le spectateur dans Annie Hall. En bref, on remarque sans conteste que Wonder Wheel est un long-métrage qui a le mérite d’être des plus fidèles à son auteur. Pour terminer par les aspects positifs, nous pouvons ajouter que le film est globalement très bien interprété, d’autant plus que la plupart des plans sont extrêmement longs, quelquefois au point d’être des plans-séquences.

Si l’on sort quelque peu de cet optimisme introductif et que l’on commence à faire preuve d’un peu plus de pragmatisme, on constate que, en fin de compte, si Wonder Wheel était un vin, il sentirait tellement le bouchon qu’il serait plus proche de la piquette de supermarché que du grand crû. On pourrait encore ajouter que le dernier film de Woody Allen ressemble à un matériau hautement radioactif, qui, à peine créé, se consume de lui-même. Derrière ces métaphores quelque peu agressives se cache un véritable propos : Wonder Wheel appartient à la seconde catégorie des films du cinéaste, ceux qui sont juste banals. Mais pourquoi ?

Déjà, de par la récurrence – devenant sérieusement insupportable chez le réalisateur – de la thématique de l’adultère et, plus généralement, de la tromperie d’ordre amoureuse et/ou sexuelle. C’est prévisible, tellement prévisible que le film perd absolument tout effet de surprise et devient d’une vacuité intersidérale. Et ce n’est pas l’aspect « méta » de la comparaison avec une tragédie grecque – qui arrive environ au milieu du film – qui arrange les choses : la probable autodérision de Woody Allen ne lui pardonne en rien de répéter quasi scolastiquement cet insatiable cliché. Pourtant, pour ne prendre qu’un exemple, Vicky Cristina Barcelona, de son côté, réitérait aussi le cliché, mais il arrivait tout de même à en faire autre chose : loin d’imiter mimétiquement cette tournure scénaristique d’une grande facilité – où l’on a sincèrement l’impression que tout le monde couche avec tout le monde dans le seul objectif de multiplier les quiproquos –, il proposait une version idéologiquement perturbante, si ce n’est dérangeante, qui posait de vraies questions sur les rapports sentimentaux à l’heure d’aujourd’hui. Dans Wonder Wheel, Woody Allen a fait un pas en arrière : il revient vers le libertinage le plus académique, éculé, et carrément invraisemblable. Les personnages se rapprochent alors hideusement de ceux du courant français du « réalisme psychologique » de l’après-guerre (surnommé communément, de manière pour le moins dépréciative, « qualité française ») ; Wonder Wheel évoque quelque peu, en effet, pour ses personnages, les films de Jean Delannoy, de Claude Autant-Lara et de Marcel Carné.

Mais ce n’est pas tout. Le monde représenté – le milieu forain, les stations balnéaires… – pourrait incontestablement procurer un apport au film, mais il n’en est rien, car il n’est que survolé au début du film ; dans l’immense majorité de Wonder Wheel, les scènes se succèdent et n’offrent qu’une visibilité limitée à cet univers, préférant se concentrer sur des conflits amoureux insipides dans des décors intérieurs facticement théâtraux, ainsi que sur des personnages détestables pour lesquels il est tout simplement impossible de ressentir de l’empathie. Les comédiens jouent tout à fait convenablement, je l’ai déjà dit, mais ils n’en incarnent pas moins des protagonistes trop lisses, archétypiques et prévisibles pour susciter l’émotion. Woody Allen prend ses personnages d’un peu trop haut, à l’instar du narrateur depuis sa chaise surplombante, et il ne dessine Conney Island qu’en surface, sans créer (outre les premières minutes) un soupçon d’atmosphère authentique – ce qui est incompréhensible et dramatique lorsqu’on connaît la capacité du metteur en scène à plonger son spectateur dans des ambiances diverses (notamment les villes d’Europe dans lesquelles il a voyagé : Rome dans To Rome with Love, Paris dans Midnight in Paris, etc.).

Finalement, Wonder Wheel ne semble être qu’une version bis de Café Society, sorti l’année dernière. Tous deux offrent une vision nostalgique des Etats-Unis (respectivement les années 30 et les années 50), mais Wonder Wheel n’est qu’une variante profondément fade, aseptisée, et surtout irrégulière de son prédécesseur. L’éclairage, sans la moindre cohérence d’une scène à l’autre – voire d’un plan à l’autre (voire, dramatiquement, au sein d’un même plan) –, en constitue un très bon exemple : en effet, il ne cesse d’alterner entre la recherche d’un certain réalisme visuel, une stylisation mélancolique, une lumière artificielle propre à celle d’une scène de théâtre et des lueurs colorées infiniment expressionnistes – ce dernier point étant étrangement proche du travail de Nicolas Winding Refn (Drive, The Neon Demon…), mais absolument vide de sens ici. Café Society faisait rêver le spectateur, moi y compris, car le monde qu’il dépeignait était réaliste – un réalisme non pas au sens de l’exact reflet de la réalité quotidienne, bien sûr, mais un réalisme de l’univers fictionnel –, rendant alors véritablement possible une immersion spectatorielle. Un peu comme un La La Land (Damien Chazelle) ou un Django Unchained (Quentin Tarantino), Café Society rendait hommage à une époque de l’histoire américaine, en construisant véritablement un discours dessus. Wonder Wheel n’est en aucun cas tout cela ; il dessine un Conney Island en toc d’une manière obsessionnellement nostalgique, sans aucun point de mire. Wonder Wheel n’est ainsi, en quelque sorte, qu’une caricature d’un bon film de Woody Allen. On espère juste que sa prochaine réalisation ne tombera pas dans le même écueil.