Tomb Raider (Roar Uthaug, 2018) : certaines momies n’auraient pas dû être déterrées … :

S’il y a bien une question récurrente dans le cinéma mainstream hollywoodien, c’est celle de l’adaptation : que ce soit de livres, de BDs, d’autres films (suite, remake, reboot, etc.) ou de jeux vidéo (comme dans le cas présent), il s’agit d’une mécanique particulièrement présente de nos jours – peut-être même trop – et qui donne souvent lieu à des débats assez ardents sur plusieurs questions. On s’interroge la plupart du temps sur la fidélité narrative avec l’œuvre de base, la qualité filmique générale, mais également sur l’adaptation des codes du médium originel. Évidemment, dans le cas du passage d’un texte littéraire à un film, cette dernière question n’importe que peu. Dans le jeu vidéo, au contraire, la narration ne constitue pas l’unique point de repos de l’œuvre ; elle se couple étroitement, voire dans un rapport d’infériorité, avec tout un système de signes audiovisuels et de mécaniques de jeu. Exemple : Tomb Raider n’est pas seulement intéressant pour ce qu’il raconte, mais également pour la manière dont il a défini le type d’expérience vidéoludique que l’on attendrait d’un jeu d’action-aventure.

Depuis le milieu des années 1990, les adaptations de jeux vidéo sont monnaie courante à Hollywood – habituellement pour générer un maximum d’argent auprès d’un jeune public influençable – et sont pour la plupart d’une incommensurable nullité. C’est en 2001 que Paramount Pictures se lançait (une première fois) dans l’adaptation de la franchise à succès Tomb Raider. Le film, bien qu’étrangement fidèle sur l’aspect “arcade” de l’œuvre originelle, s’avère être une immondice cinématographique, bourrée de clichés, transformant deux triangles pixelisés en sex symbol d’une génération entière, et ayant un potentiel débilisant si élevé qu’il ferait pâlir les pires émissions télévisuelles de variété des années 1980. La suite, sortie en 2003, n’est guère meilleure mais elle a au moins le mérite de ne pas empirer les choses.

Ainsi, 15 ans plus tard, nous étions tout émoustillés à l’idée que Warner et Square Enix (la société de développement du jeu !) reprennent le projet, en proposant cette fois-ci d’adapter non pas la version “classique” de Tomb Raider, mais le reboot de la série, sorti en 2013. Ce dernier avait (enfin) une histoire crédible, une héroïne à laquelle on s’attache réellement et des nouvelles mécaniques de jeu ; l’élément central de ces dernières étant l’aspect “survie en milieu hostile”, présentant une Lara Croft meurtrie, qui doit sans cesse lutter pour ne pas se faire dévorer par des animaux sauvages, empaler par des pieux, se vider de son sang au milieu de la jungle, ou encore faire face aux ignominies que pourraient essayer de commettre des groupes de soldats – seuls, sur une île déserte – à son égard. Ajoutant le fait qu’Alicia Vikander, une excellente actrice contemporaine, tient le rôle principal, nos attentes étaient tout de même relativement élevées. Cependant, entre les bandes-annonces aux effets spéciaux atroces (qui vont jusqu’à spoiler le dernier plan du film) et l’autocollant “tout public” improbable par rapport à son matériau d’origine, quelques gouttes de sueur perlèrent sur notre front et l’inquiétude s’immisça en nous…

A notre grande surprise, le film partait plutôt bien. En effet, après une petite séquence animée qui nous explique le danger d’une tombe perdue, d’une reine maléfique perdue, sur une île du Japon perdue, la première heure développe le personnage de Lara, jeune héritière rebelle de la très riche famille Croft. Les diverses séquences qui composent cette dernière servent avant tout à montrer les différentes caractéristiques de l’héroïne : sa force, son agilité, son intelligence, son charisme, mais expose aussi sa situation familiale compliquée, due à la disparition de son père 7 ans plus tôt. Bien que formellement conventionnelle, cette première partie parvient, notamment par son humour et sa façon de “décomposer” le personnage, à créer de l’empathie pour une Lara enfin crédible (comme celle du jeu), plus proche d’un être humain que d’un archétype vidéoludique. Par la suite, à travers une série de péripéties, elle découvre des informations sur la disparition de son père qui – bien évidemment – sont liées à cette fameuse île maudite et entreprend de se lancer à sa recherche. Si vous avez l’impression d’avoir vu ça quelque part, c’est normal, c’est le scénario d’Indiana Jones et la dernière croisade

Toutefois, dès que Lara parvient à trouver un moyen de suivre les traces de son père – grâce à l’aide d’un personnage secondaire prétexte totalement oubliable – le film perd en qualité d’une manière exponentiellement brutale. Ce qui frappe immédiatement, c’est l’aspect ultra conventionnel de la narration (bourrée de flash-backs et de paraphrases), des représentations et de l’esthétique : on est dans un pur blockbuster hollywoodien, mais qui, pour en rajouter une couche, passe complètement à côté de la tendance très récente (depuis début 2017 environ) à insérer de l’originalité dans les productions à gros budget. De plus, ce qui parvenait à nous immerger dans la première partie du film (le ton léger, par exemple), nous en expulse totalement. Là où la situation exigerait plus de sérieux, le film préfère partir dans un délicieux cocktail d’action impersonnelle et de discussions ultra convenues, détruisant le processus déjà effectué et métamorphosant Lara – ainsi que de tous les autres personnages – en stéréotypes ambulants, qui prennent constamment des décisions insensées et incohérentes par rapport à leur contexte.

Cette médiocrité intersidérale ne s’arrête pas, malheureusement, à l’aspect narratif : le film est une abomination – ou d’une banalité et d’une non-originalité si prononcée que ça en devient encore pire – dans tout ce qui touche aux caractéristiques formelles et aux thématiques. On peut tout particulièrement mentionner la mise en scène qui n’exploite ni le matériau d’origine (un éclairage basse intensité, sous la pluie, avec des rochers coupants comme des rasoirs, etc.), ni même ce que le film a mis à la place (une forêt très dense mais fortement éclairée, censée être remplie d’animaux sauvages mais vide du moindre insecte, etc.). Depuis la première séquence, on prétend sans cesse que l’île est – comme dans le jeu vidéo – un endroit très dangereux, dont personne ne revient vivant. Cependant, le film ne respecte pas son postulat en nous offrant un environnement aseptisé, probablement plus ensoleillé que le Sahara mais sans pour autant donner une quelconque impression de chaleur. Le lieu perd d’autant plus en crédibilité lorsqu’on constate à quel point les paysages sont fake : de manière tout à fait incroyable, Tomb Raider parvient à mélanger savoureusement les décors des films d’aventures des années 50 avec les CGI dégoulinants d’artificialité de la prélogie Star Wars, au point où l’on ne sait plus si les feuilles des arbres sont réelles ou bien si elles sont composées de pleins de petits fonds vert. Les effets spéciaux sont tellement restés en 2006 (notamment de par des ralentis dignes des films Resident Evil), qu’on a terriblement envie que les personnages entrent dans une tombe pour évincer ce supplice visuel de notre champ de vision.

Enfin, pour répondre à notre principale inquiétude de base – c’est-à-dire la question de l’adaptation du médium vidéoludique au médium cinématographique -, elle était totalement justifiée. Sans aucun suspense, Hollywood saute encore une fois à pieds joints dans le même piège que d’habitude : faire du fan-service sans rien construire autour (en utilisant gratuitement les accessoires caractéristiques du jeu), infantiliser son œuvre pour maximiser les recettes, et complètement annuler toute empathie ainsi que toute cohérence dans l’action, notamment en remplaçant des instances de jeu où Lara agonise pendant plusieurs dizaines de minutes – ce qui crée de l’empathie pour elle – par des ellipses, transformant ainsi un contexte de survie extrême en une série de scènes d’action décérébrées, qui donnent la sensation d’avoir simplement empilé les cinématiques du jeu, sans aucune considération pour les phases plus complexes et intéressantes.

Tomb Raider est donc un film plus qu’oubliable, symptôme d’une industrie culturelle qui n’as toujours pas compris qu’il y a une limite au sacrilège artistique, et qui ne mérite décidément pas votre temps et votre argent. Autant vous dire que le futur ne réserve rien de bon… et dire que dans les années à venir, ce sera à Splinter Cell, Minecraft, Uncharted, Metal Gear Solid, etc. de passer à la moulinette hollywoodienne.

Michael Wagnières & Gabriel Ratano