D’emblée, je me dois de faire une confidence : je ne supporte pas les aristocrates costumés (17-19ème siècles environ). Quelque chose me répugne viscéralement lorsque j’en vois sur un écran de cinéma, ou sur un tableau dans un musée. Vraisemblablement, c’est le fait qu’incessamment ils se mettent eux-mêmes en scène – de par leur accoutrement et leurs tiques langagiers – qui m’exaspère. Autant dire que les films se situant diégétiquement dans cette période historique (et auprès de cette classe sociale) sont très mal partis pour me plaire. Pour ne prendre qu’un exemple de ce cas de figure, Raison et Sentiments (Ang Lee, 1995) représente sans doute l’un des cas les plus paroxysmiques de ce qui est cinématographiquement détestable : nonobstant le fait que Jane Austen soit l’auteure du roman original – et que ce dernier soit donc progressif pour l’époque à laquelle il a été rédigé –, le film pour sa part, en plus d’être d’une insipidité sans pareille, livre une vision totalement fantasmatique des relations amoureuses entre aristocrates, dans lesquelles les beaux sentiments nient les réalités sociopolitiques de cette époque et, de par ce lancinant platonisme, effacent puérilement la dimension charnelle intrinsèque à tout rapport humain. C’est un long-métrage qui suinte à chaque seconde la mauvaise foi.

Ainsi, si me je suis décidé à aller voir La Favorite (2019), c’est essentiellement pour deux raisons : d’une part Emma Stone, que je trouve extrêmement talentueuse, et d’autre part le metteur en scène grec Yórgos Lánthimos, qui a ces dernières années co-écrit et réalisé The Lobster (2015) et Mise à mort du cerf sacré (2017), deux films qui ont provoqué chez moi un malaise certain. Même si on peut reprocher à Lánthimos son nombrilisme sur le plan stylistique – au sens où il semble parfois faire de « l’art pour l’art » –, il parvient tout de même à dégager dans ses œuvres des thématiques suffisamment fortes pour convaincre le spectateur, tout en jouant sur l’absurdité des situations qu’il met en scène ; émerge alors une ambiance à la fois sinistre et drôle, que le cinéma contemporain n’offre pas assez souvent.

La Favorite, heureusement, s’inscrit dans la droite lignée des deux films précédents de Lánthimos. Il raconte l’histoire d’Abigail (Emma Stone), une jeune servante qui vient d’arriver à la cour de la reine d’Angleterre, Anne (Olivia Colman). Cette dernière, mal au point physiquement et psychologiquement, est assistée dans ses tâches gouvernementales par Sarah (Rachel Weisz), qui dispose de plus de pouvoir que théoriquement elle ne devrait. Abigail va chercher à renouer avec ses origines aristocratiques, en se rapprochant de Sarah et de la reine. Le film devient alors une lutte pour le pouvoir, dont l’hypocrisie et la tromperie sont les principaux moteurs. Autour de ce trio gravitent de nombreux personnages tous plus loufoques les uns que les autres, tel Robert Harley (Nicholas Hoult), un pacifiste francophile particulièrement précieux.

Si le long-métrage de Yórgos Lánthimos est si incroyable, c’est parce qu’il parvient justement à combler les deux manquements du film d’Ang Lee (que j’ai évoqué en ouverture) : la dimension sociopolitique et la corporalité des actants. Ces deux aspects, il me faut à présent les aborder plus en profondeur.

Sans cesse, La Favorite articule les contextes « micro » et « macro » de sa diégèse, mais savamment il efface dans le hors-champ le second afin de sur-dramatiser – jusqu’au grotesque –  le premier. En d’autres termes, Lánthimos ne quitte jamais ses personnages, enfermés quasiment du début à la fin dans le kitchissime palais de la reine Anne, et évoque seulement verbalement les problèmes du monde extérieur – essentiellement la guerre entre l’Angleterre et la France. La Favorite en devient un huis-clos relativement dérangeant, du fait que les horreurs et les absurdités du monde se voient reléguées à une conversation de couloir d’une incommensurable insignifiance, alors que seule la lutte pour le « pouvoir » est importante pour les protagonistes ; après tout, tuer des millions d’innocents importe-t-il vraiment lorsqu’on peut rester un peu plus « prestigieux » à la cour ? A cet égard, il convient de souligner l’excellence du jeu d’acteur, qui contribue à construire cette atmosphère si ambivalente, puisque tout est à la fois attachant de par son caractère ridicule (la démesure de chaque scène et de chaque personnage), et détestable de par son naturalisme (l’égoïsme de l’être humain qui transparaît à chaque instant).

Le second aspect sur lequel je tiens à m’attarder, c’est la dimension « charnelle » du film. Si la présence de l’affect n’est pas négligée, cette facette est avant tout liée à l’incessant double jeu que mènent Abigail et Sarah ; en effet, la sentimentalité n’est, chez les aristocrates, qu’une question de mise en scène. On se dépeint comme souffrant du plus profond de notre âme, on se présente comme intéressé par telle ou telle chose, seulement pour la flatterie que de telles attitudes engendrent. Cette esthétique de l’obséquiosité ne vise finalement qu’à masquer les pulsions des protagonistes, et à cet égard rien n’est visuellement effacé dans La Favorite : masturbation incontrôlée, lesbianisme manipulatoire, prostitution lugubre, etc. Dans le plus pur respect de l’Histoire, le mariage est réduit à une affaire économique, administrative même, dans lequel tout ressenti a disparu ; le sexe et la nudité, quant à eux, ne servent qu’à s’approprier le pouvoir ou à amuser les plus riches. Tous les tabous puritains propres à cette classe sociale sont exhibés au grand jour, dénotant toute la perversion expérimentable grâce à leur fortune, et l’hypocrisie qui leur permet de s’en cacher. Notons que l’utilisation ultra récurrente d’objectifs fisheye – dont la focale est si courte que Stanley Kubrick et Terry Gilliam paraissent en comparaison tourner leurs films au téléobjectif –, qui telle une GoPro déforment les perspectives, participe à irréaliser le monde dans lequel se meuvent les aristocrates, les transformant en figures grossières (dé-sublimées de plus par d’interminables ralentis) et le décor environnant en une monstrueuse et artificielle maison de poupées.

La Favorite est, en somme, un film à voir. Assurément, les fans du réalisateur seront comblés ; les novices, eux, pourront se familiariser plus aisément avec les œuvres de Yórgos Lánthimos, puisque La Favorite est la plus « abordable » pour le grand public – bien qu’il soit plus qu’optimiste de parler ainsi, la présence de célèbres actrices américaines étant l’une des seules portes d’entrées dans ce film à l’esthétique novatrice et au propos tout sauf aseptisé. Et si, comme moi, vous détestez les aristocrates « maniérés », vous les détesterez encore plus grâce à Yórgos Lánthimos… juste un peu plus narquoisement qu’auparavant.