Alors que Once Upon a Time… in Hollywood s’efface peu à peu des salles romandes, nous revenons – après notre critique cet été (à lire ici) – avec une lecture politique du neuvième long-métrage de Quentin Tarantino.

Cet article contient d’important spoilers.  

Quentin Tarantino n’a plus rien à nous dire, si ce n’est sa nostalgie et sa misogynie. On espérerait mieux dans un paysage cinématographique post-Wenstein. D’un réalisateur ayant fait carrière main dans la main avec Harvey Wenstein, qui était au courant des accusations qui le ciblaient, mais qui n’a rien fait. D’un réalisateur qui a défendu Roman Polanski dans l’affaire de son viol. D’un réalisateur accusé par son actrice fétiche Uma Thurman de l’avoir mise en danger et blessée par des choix de mise en scène dangereux dans Kill Bill.

On espérerait peut-être un soubresaut, une quelconque réponse dans un tel climat. Une preuve peut-être que Quentin saurait se remettre en question, faire son introspection ; utiliser son sens esthétique de la violence contre ceux qui violent, qui tuent, qui battent les femmes. Il n’en est rien. Et alors que Tarantino nous propose un cadre rêvé pour poser ces questions, celui de l’Hollywood de la fin des années 60 ; il échoue misérablement et propose une œuvre rétrograde qui ne fait que l’éloge de ses fantasmes, de son image d’Épinal d’un Hollywood où l’homme était roi, où le « génie » masculin était célébré, et où les femmes étaient cantonnées à un rôle de potiche ou d’objets qu’on exhibe au manoir Playboy.

Quentin déçoit et toutes les scènes qui parlent des femmes dans son film parlent contre lui. On pourrait ici en faire le catalogue. Quand Dicaprio lance la gamine qu’il a sur les genoux par terre, qu’elle semble souffrir, mais qu’au final elle est sauvée par ses protège-coudes et en rit, est-ce une référence crasse à l’affaire Thurman, Tarantino suggérant que ce n’était en fait que du cinéma et qu’elle n’avait pas qu’à se protéger pendant sa cascade ? Quand on s’amuse du meurtre par Brad Pitt de sa femme sur son bateau de plaisance, harponnée parce qu’elle était chiante ; sommes-nous censés nous esclaffer de rire comme le voudrait la scène cartoonesque de son meurtre suggéré hors champ ? Quand dans un élan de sagesse Brad Pitt refuse de se faire faire une fellation par sa passagère mineure, dans un moment de sensualité dérangeant qui tire en longueur, et auquel on ne trouve pas d’autre alibi que celui de satisfaire le male gaze le plus primaire, sommes-nous censés nous incliner devant sa vertu ? Et que dire ici du traitement de Sharon Tate, dont la vie d’actrice est résumée à son apparence, à ses virées en voiture de luxe et à sa réaction enfantine devant ses naïves cascades ; et dont, surtout, l’histoire est majoritairement racontée à travers des voix d’hommes, comme celle de Steve Mcqueen au manoir Playboy, ou par celle du narrateur au moment de la fatidique scène finale.

Car c’est bien là que culmine tout le problème de ce film. Dans cette indécente scène finale. Je ne juge pas ici le caractère graphique de la mise en scène, mais du discours qu’elle signifie.

On devrait ici expliquer la signification, et l’ambivalence, de la violence dans l’univers Tarantinien pour mieux comprendre ce qui se joue ici. Car les relents galeux d’un tel événement remontent à bien loin dans sa filmographie. Quand Tarantino utilise la violence et le motif de la vengeance (et de la réécriture historique, par ailleurs), il procède selon moi de deux manières. D’une part, de manière assez classique il utilise la violence contre les oppresseurs, il la retourne contre des ordures. Il massacre Hitler et les nazis dans Inglorious Bastards ou le KKK et les esclavagistes dans Django. Mais d’une manière plus vicieuse, il l’utilise pour régler ses comptes et assoir son pouvoir. Afin qu’on ne puisse rien lui reprocher dans ce genre de cas, il opère par « nécessité narrative ». Ainsi, quand on se délecte de la mort de Daisy Domergue dans The Hateful Eight, ce n’est pas de la mort d’une femme dont on se réjouit, et la violence n’est pas dirigée contre elle, mais simplement contre une « vilaine méchante ». Quand Tarantino peut s’amuser à faire le film avec le plus de références au n-word et à balancer sa violence toutes les deux phrases à l’écran, c’est par nécessité, parce que quand même le film est à l’époque de l’esclavage. Et j’en passe. Mais ces instances de nécessité narrative ne sont en réalité que des choix (des époques, des représentations sélectives) qui servent un fond idéologique, un projet : celui d’imposer son monde et surtout de ne jamais le laisser se faire remettre en question. Ce n’est par exemple pas un hasard si Tarantino décide de nous hurler le n-word à la gueule quand Spike Lee le lui reproche depuis des années, c’est pour asseoir son pouvoir et sa vision du monde.

De la même manière ce n’est pas un hasard dans Once Upon a Time si les seuls hippies au monde sont des archétypes de l’imbécilité, de la violence, et du mal, c’est pour nous permettre de leur massacrer la gueule et de jouir du féminicide qui explose notre écran et notre rétine l’esprit tranquille, à coups de lance-flammes, de chien qui déchiquette un visage et de défiguration à coup de canette de bouffe ; et surtout, de ne pas nous interroger sur ce que précisément préconisait le mouvement hippie, à savoir la tolérance et la fin d’une société où le pouvoir est centralisé de manière arbitraire dans des corps sociaux restreints, comme celui des hommes blancs. Dans sa réécriture historique (le sauvetage de Sharon Tate), Tarantino souhaite sauver son rêve d’Hollywood, alors qu’il pourrait, de manière bien plus intéressante, revisiter les idéaux hippies condamnés en partie suite à la mort de Tate (l’amalgame entre Manson et les hippies que Tarantino s’emploie au contraire à amplifier). Dans ce double moment historique, la fin de l’âge d’or hollywoodien et le déclin du mouvement hippie, Tarantino choisit le monde à sauver, et surtout s’acharne à décrédibiliser et à ridiculiser l’autre.

En bref, ces hippies dégénérés présentés par Tarantino ne sont qu’un prétexte pour asseoir le vrai projet de sa réécriture historique : sauver un Hollywood d’antan qui ne remet surtout pas en question ses privilèges, où l’ordre patriarcal est respecté ; en bref où les gauchistes et les femmes le laissent tranquille. Tarantino, en effaçant la mort de Sharon Tate, veut réécrire l’histoire, et il ne veut pas que les idées progressistes des hippies mortes dans l’amalgame Manson l’emportent et remettent en question ce monde, non, il veut creuser leur tombe plus profond, et dans l’Amérique de Trump, empêcher qu’Hollywood ne reste ce lieu où la résistance de certain·e·s est possible.

Espérons qu’il se trompe et qu’il échoue, et que comme la disparition de la mention Miramax au générique, ce sera bientôt la sienne qui disparaitra des box-offices de demain. Nous pourrions écrire que le monde change, que tout va dans le bon sens et que Tarantino n’est qu’un symptôme d’un Ancien Monde qui s’acharne à résister. Mais ce serait être bien naïf. Tarantino est bien vivant, comme son cinéma et les représentations qu’il charrie. Il s’agit de faire preuve de vigilance et de s’activer, toujours, à critiquer et interroger les représentations qu’on nous fournit, dans peut-être un but d’émancipation collective.

Romain Gapany

Once Upon a Time… In Hollywood
Réalisation & scénario Quentin Tarantino
Images Robert Richardson

Montage Fred Raskin
Avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie
États-Unis, 2019, 161 min,
Sortie le 14 août