Disney est une entreprise fascinante. Fascinante de par son irrégularité. Autant elle parvient jusqu’à aujourd’hui à produire des dessins-animés qui font universellement rêver les gens, autant elle saccage ses propres licences (Pirates des Caraïbes) et celles qu’elle a rachetées (Marvel) en les réduisant toutes à des ersatz aseptisés, plus proches de catalogues photos (en images de synthèse) que de mondes véritablement cinématographiques.

Le cas de Star Wars est, quant à lui, plus ambigu. Il est bien dommage que l’épisode VII n’ait pas vraiment essayé d’être original ; plus assimilable à un remake d’A New Hope qu’à un nouveau film, il a balayé les questionnements sociopolitiques introduits par la « prélogie » de George Lucas et a sous-estimé les possibilités créatrices d’un univers si riche. Trop de nostalgie pour les premiers opus, en somme, et pas assez d’imagination. En même temps, The Force Awakens est admirable de par sa volonté de retrouver un équilibre entre effets physiques et effets numériques, et de par la mobilisation de personnages qui, d’une manière en plus non artificielle, renversent les stéréotypes ethniques et de « genre » (c’est-à-dire, succinctement, l’identité sociale qu’on a tendance à corréler au sexe) de nos sociétés occidentales.

Je dois admettre qu’il est extrêmement difficile de rédiger une critique sur ce huitième épisode. Les gens en attendent beaucoup, et moi aussi – bien que je ne sois ni fanatique ni spécialiste de la mythologie Star Wars, ma connaissance se cantonnant aux œuvres cinématographiques et à un ou deux jeux vidéo. De plus, The Last Jedi suscite de nombreuses questions : la force instantanée et inouïe de Rey trouve-t-elle une justification ? Comment va réagir et répliquer le Suprême Leader Snoke face à la réussite des rebelles et à la lamentable humiliation de son disciple Kylo Ren ? Pourquoi Luke occupe-t-il une place si étrange sur l’affiche du film ?

Je ne répondrai ici à aucune d’entre elles, bien entendu. Mais ce que je peux globalement conclure de The Last Jedi, c’est qu’il est un film d’une grande qualité. Sans être le meilleur long-métrage de l’univers Star Wars – comme de nombreux critiques et spectateurs, par simple goût du spectaculaire, chercheront immédiatement à l’affirmer, avant de soudainement changer d’opinion l’année prochaine –, il n’en reste pas moins un superbe film qui rend hommage à la licence sans la plagier. La nostalgie fait toujours son petit effet, entre le générique traditionnel où retentit la musique de John Williams et les transitions d’un lieu à l’autre qui s’effectuent, non pas par de classiques coupes, mais toujours par des volets old school balayant l’écran. Il est toutefois regrettable qu’une ou deux scènes ressemblent encore à des copier/coller des épisodes V et VI, sans qu’on puisse y retrouver un impact affectif similaire, et que certains personnages iconiques (Chewbacca, R2-D2…) n’ont une importance narrative que réduite et sont donc relégués à d’anodins figurants, presque des caméos.

Cela est d’autant plus désolant que la qualité principale de The Last Jedi est, à mes yeux, la construction des personnages. Malheureusement, on peine toujours à s’identifier à Rey, son manque d’expressivité, la prévisibilité de son caractère et sa maîtrise trop soudaine de la force (encore dans ce film) empêchant d’éprouver de l’empathie pour elle. C’est avant tout de consistance dont elle manque profondément. En revanche, je tiens à saluer tout particulièrement deux personnages. Kylo Ren (Adam Driver), déjà, qui est absolument sidérant. Jamais on n’a vu dans Star Wars un Sith si intéressant. Enfant gâté en excessive admiration pour son grand-père, mais incapable d’atteindre l’idéal de masculinité qu’il représente pour lui, la faiblesse de Kylo Ren et son mimétisme de Vador (plus proche de la moutonnerie que du caméléonisme qu’il espèrerait tant) sont explicitement thématisés dans le film, et le personnage est doté en prime d’une réelle psychologie. Luke Skywalker (Marc Hamill), ensuite, dont le retour est impressionnant de par toutes les évidentes connotations véhiculées par son personnage et surtout la prestance que, plus de trente ans après Return of the Jedi, il parvient à imposer. En outre, son intériorité n’a même pas été lissée, mais complexifiée.

Souvent, Star Wars VIII oublie malencontreusement de développer une « atmosphère » dans les divers lieux parcourus, les privant ainsi d’une mémorabilité. Il préfère la succession de scènes d’action, que je dois avouer être d’incroyables morceaux d’anthologie qui, par-dessus tout, fuient un montage débilement épileptique pour favoriser des plans longs, quelquefois quasi vidéoludiques, nous permettant d’admirer les chorégraphies (des combats au sabre laser) et la technique elle-même. Cependant, ce n’est pas le manque d’ambiance que je viens de souligner qui fait négliger à The Last Jedi son « bestiaire », tout simplement génial : qu’il s’agisse, pour ne prendre que deux exemples, des Caretakers, sorte de parodie de bonnes sœurs grincheuses, ou des Porgs, dont le degré de mignoncité risque de mettre à mal le Niffler de Fantastic Beasts ; les créatures intersidérales, qu’elles soient humanoïdes ou animales, participent à l’implication émotionnelle du spectateur – surtout le rire – de manière tout à fait réussie.

Choisir Rian Johnson pour l’écriture et la réalisation de The Last Jedi semble donc avoir été une excellente décision de Disney. Mais l’on constate, malgré la liberté du metteur en scène, que ce dernier a ressenti un besoin (compulsif à l’heure d’aujourd’hui ?) de parfois enfoncer son scénario dans des clichés hollywoodiens insupportables. D’une part, il y a profusion de deus ex machina – on se croirait presque dans une pièce de Molière – et de personnages qu’implicitement on assimile, du moins provisoirement, à des martyrs christiques. Avoir recours à des renversements de situation et à de telles (fausses) figures sacrificielles n’est pas en soi dérangeant, c’est plus leur nombre excessif qui pose problème, tant cela est banalisé et devient prévisible. On crée le frisson pour le frisson, sans grande cohérence, et cela jusqu’à l’indigestion.

D’autre part, la dimension politique est extrêmement mal abordée. La plupart du temps écartée, Johnson a tout de même tenté, dans un épisode du film, de fabriquer un embryon de critique sociale, soulevant notamment des questions autour de la maltraitance des enfants, de la répartition inégale des richesses ou du (néo)colonialisme. Le souci vient du fait qu’elle ne restitue pas les enjeux réels et qu’elle n’y répond que de manière lacunaire, si ce n’est pas du tout, dérivant vers le plus pur manichéisme. Pire encore, l’épisode lui-même ne fait pas sens avec le reste du film. The Last Jedi a certes le mérite de s’interroger, mais en fin de compte, il ne construit pas de réflexion, même minimale, alors qu’il en aurait eu le potentiel. A la place, il préfère pondre une honteuse vulgate, qui transforme des problématiques sociales essentielles en quelques séquences tellement attractionnelles qu’on y comprend aisément la gratuité de la démarche : non pas critique, mais commerciale.

Outre ses quelques défauts, Star Wars VIII est un film que je recommande. Grand public sans être infantile, fidèle sans être contrefait, il mérite son visionnage sur grand écran, ne serait-ce que pour Kylo Ren et l’époustouflante scène finale du film, qui annonce le meilleur pour le neuvième volet qui achèvera cette nouvelle trilogie en beauté, du moins je l’espère.