Steven Spielberg est décidément un auteur surprenant. Alors que le mois passé, les dernières aventures de Lara Croft – en plus d’insulter ouvertement les gamers du monde entier – nous avaient donné des frissons d’horreur et de très mauvaises perspectives pour tout film hollywoodien tentant d’aborder le médium vidéoludique, le dernier long-métrage du réalisateur des Dents de la mer rend au contraire hommage (si ce n’est justice ?) à la culture vidéoludique.

Après avoir vécu quasi deux heures de torture sous le joug de l’infâme Tomb Raider, dernière adaptation du jeu vidéo à succès réalisée par Roar Uthaug, nos attentes concernant Ready Player One étaient légèrement mitigées. Le traumatisme inhérent au visionnage du premier – dû en grande partie à l’échec total de fusionner les médiums cinématographiques et vidéoludiques – ne présageait en effet rien de bon pour les films hollywoodiens voulant se lancer dans une entreprise similaire. De plus, la campagne marketing du dernier long-métrage du réalisateur d’Indiana Jones reposait justement sur l’aspect (ultra) référentiel à la pop culture et sur son ambition de transposition du médium vidéoludique au cinéma. Par ailleurs, le projet – se voulant à la base l’adaptation du livre Player One d’Ernest Cline – était relativement gargantuesque. Cependant, ce qui nous a conforté face à ces diverses craintes, c’est l’homme qui se tenait derrière la caméra : Steven Spielberg. Les films de ce dernier, que l’on ne présente plus tellement ils sont la source de 50% de la pop culture des quarante dernières années, sont généralement d’une qualité assez élevée, d’autant plus lorsqu’on voit que le 100% de ses productions sont des blockbusters. En effet, il a le mérite non-négligeable de ne pas (totalement) se conformer mécaniquement à une industrie qui tend de plus en plus à l’uniformisation esthétique, narrative et idéologique.

C’est donc avec une surprise considérable que, après visionnage, nous posons le constat suivant : Ready Player One est une claque magistrale ainsi qu’un tournant dans le cinéma de divertissement contemporain. Mais avant d’en arriver à une analyse plus approfondie, synopsis :

Ready Player One raconte l’histoire de Wade Watts (dont le pseudo est Parzival), un jeune adulte vivant dans une société dystopique – mais, de manière tout à fait surprenante, assez feel good –, dans laquelle les gens passent le plus clair de leur temps dans l’OASIS, un univers en réalité virtuelle basé sur toute la pop culture des années 1980 à aujourd’hui. Ce « jeu », où tout est possible, a en quelque sorte remplacé les structures socio-culturo-économiques telles que nous les connaissons. A sa mort, le créateur de l’OASIS, un certain James Hallyday, considéré à l’unanimité comme une sorte de dieu, a créé une compétition qui consiste à passer trois épreuves. Ces dernières se présentent sous la forme de trois énigmes/niveaux de jeu vidéo, basés sur les connaissances biographiques de Halliday qu’ont les joueurs, ainsi que sur son background culturel. A terme, la récompense n’est pas des moindres : le contrôle total de cette matrice vidéoludique et la fortune d’Hallyday. Ainsi, par amour pour l’OASIS, Parzival et ses amis vont se lancer dans cette « chasse à l’œuf » virtuelle et seront opposés à Nolan Sorrento, patron de la redoutable société IOI, dont l’intérêt réside plutôt dans l’instrumentalisation du jeu à des fins purement économiques.

La première chose qui a frappé notre œil, c’est la qualité indubitablement hallucinante des effets spéciaux. En effet, le film se déroulant majoritairement dans un univers virtuel, la plupart des scènes du film sont intégralement numériques. La technique de la « performance capture », appliquée pour la première fois dans Le Pôle Express de Robert Zemeckis en 2004, puis ayant acquis ses lettres de noblesse avec Avatar en 2009, atteint ici son paroxysme. Esthétiquement, l’univers ne paraît certes pas « réel » au sens littéral du terme, mais le degré de détail et la qualité de l’animation est si élevée que la suspension d’incrédulité vis-à-vis du monde virtuel est totale. Sur le plan technique, Ready Player One est irréprochable et marque, en quelque sorte, le début d’une nouvelle ère dans l’histoire des effets spéciaux numériques au cinéma.

Au-delà des indéniables qualités visuelles (et sonores) du film, le monde de ce dernier est des plus cohérents. De la planète apocalyptique Doom à la discothèque futuriste du Distracted Globe, en passant par la reproduction quasi exacte d’un film des années 1980 ainsi qu’un monde réel dystopique, les environnements sont variés et provoquent l’émerveillement, d’autant plus que la manière dont les lieux sont présentés (notamment par le biais de la séquence d’introduction) parvient à articuler les mondes entre eux sans que la juxtaposition de ceux-ci ne nuise à la cohérence diégétique, c’est-à-dire celle de l’univers filmique. Là où Valerian (Luc Besson, 2017) était complètement raté sur cet aspect, Ready Player One insuffle de la vie à des espaces totalement artificiels. Par ailleurs, le design des personnages est intéressant, et ne tombe pas dans le piège facile des clichés sur les avatars vidéoludiques (par exemple : aucune emphase sur le fait qu’une femme joue aux jeux vidéo, neutralité référentielle et stylistique de Parzival et d’Art3mis, etc.).

Sur le plan narratif, le film construit ses personnages suffisamment bien pour qu’on s’y attache (sans être transcendants, les acteurs tiennent tout à fait la route), mis à part quelques personnages secondaires un peu sous-exploités. De même, concernant le scénario, malgré le fait que ce soit un pur film de divertissement hollywoodien, le récit est bien construit et se permet tout de même quelques originalités non négligeables. La référentialité, point central de la construction de l’univers vidéoludique de l’OASIS, parvient à totalement s’intégrer au récit sans être gratuite, ce qui est un tour de force majeur et miraculeux pour un film de ce genre. Un des propos centraux de Ready Player One est justement de représenter la pop culture pour ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire une composante intrinsèque à notre société postmoderne. Bien qu’on la tienne souvent responsable – à juste titre – de la dépersonnalisation et de la « stupidification » d’œuvres d’art singulières et profondes, elle peut (occasionnellement) être thématisée sans passer par la parodie : à partir d’un amas désorganisé de personnages, de lieux communs et de détails aléatoires, il est parfois possible de créer quelque chose avec une signification propre, et même éventuellement doté d’un caractère autoréflexif et critique sur son matériau d’origine. Dans cette catégorie, on peut observer la cinématographie de Quentin Tarantino (en particulier Pulp Fiction), d’Edgar Wright ou même de Matthew Vaughn. C’est donc exactement ce que fait Steven Spielberg avec Ready Player One, au point d’enrichir le matériel littéraire de base (parfois lacunaire), tout en posant une multitude de critiques sur un éventail extrêmement large de problématiques liées à la pop culture, mais aussi à notre société contemporaine en général (industrialisation de la culture, dépersonnalisation de l’individu, course au profit à n’importe quel coût, instrumentalisation de la jeunesse, etc.).

Comme vous avez peut-être pu le constater en lisant notre dernière critique, un point qui nous tient particulièrement à cœur est celui de l’adaptation des codes du jeu vidéo au cinéma. Là où Tomb Raider échouait misérablement sur toute la ligne, Ready Player One parvient (enfin) à marier les deux médiums à la perfection. Bien qu’il ne soit pas directement une adaptation de jeu vidéo, il reprend de nombreuses mécaniques typiquement vidéoludiques. Sa structure narrative est elle-même calquée sur certaines de ces dernières : la recherche d’un « easter egg » (un clin d’œil extra-diégétique caché dans le jeu), le schéma des trois épreuves qui rapportent trois objets servant eux-mêmes à ouvrir la « salle finale » du jeu, la boutique d’armes et équipements divers, ou encore l’inventaire, la connexion/déconnexion du jeu, etc., tout cela sans prendre idiotement son spectateur par la main et inutilement lui expliquer des éléments qu’il connaît déjà très bien tant ils sont ancrés dans l’imaginaire collectif. Le film fait preuve d’une telle générosité narrative, audiovisuelle, et stylistique qu’il parvient presque à nous faire oublier la dimension que le jeu vidéo a de plus que le septième art : l’interactivité. En effet, le problème de l’écrasante majorité des adaptations vidéoludiques au cinéma était de ne pas réussir à marier les codes des deux médiums sans en négliger un. Exemple : le film Mortal Kombat est trop vidéoludique et se moque ouvertement des codes cinématographiques ; le dernier film Tomb Raider est, à l’opposé, trop conventionnel narrativement pour compenser son manque d’utilisation des caractéristiques formelles de son médium d’origine. Ready Player One réussit donc l’exploit d’établir un juste milieu, où les deux médiums coexistent en symbiose, sans toutefois fusionner véritablement. Cependant, le film parvient à presque nous faire oublier le dispositif cinématographique tant ses partis pris nous positionnent, en tant que spectateur, au bord du fossé sémiologique qui sépare le cinéma du jeu vidéo, nous invitant même à faire un pas en avant, et ainsi considérer Ready Player One comme une œuvre « filmo-vidéoludique ».

Que vous soyez – comme nous – obsédés par des questions de dispositif ou juste à la recherche d’un divertissement exceptionnel, ce film saura marquer vos esprits en ce début d’année 2018 et mérite indéniablement d’être vu et revu.

Gabriel Ratano & Michael Wagnières