Tant esthétiquement qu’idéologiquement, la licence Rambo (à l’instar de la licence Rocky) se définit par une irrégularité des plus fascinantes. L’image – extrêmement simplificatrice – que le grand public retient du personnage éponyme campé par Sylvester Stallone, c’est celle du soldat américain parfait à la fois physiquement et moralement ; c’est l’image d’un bodybuilder qui protège ses compatriotes et les populations défavorisées en exterminant de « méchants vietnamiens » et de « méchants russes » à l’aide d’énormes symboles phalliques. Globalement, c’est un très bon résumé du deuxième et du troisième opus. Mais avant et après ce qu’on pourrait qualifier aux États-Unis d’ « ère reaganienne cinématographique » (dans laquelle se situent ces deux longs-métrages), le personnage de Rambo signifiait et a signifié autre chose : la difficulté des rescapés du Vietnam à se réintégrer socialement (le premier film), et à la fois l’impossibilité de faire face à son passé et l’inutilité totale de la guerre (le quatrième film). Ce dernier, nommé John Rambo et sorti en 2008, se trouve par ailleurs être un projet très personnel de Sylvester Stallone, puisqu’en plus de jouer le personnage principal, il est également producteur, scénariste et réalisateur (!).

En allant regarder le récent Rambo : Last Blood, je m’attendais ainsi à la catastrophe. La fin du quatrième Rambo était parfaite ; elle bouclait la boucle en offrant le repos à son héros, en lui donnant la possibilité de rentrer chez lui. A partir de ce stade, à quoi peut bien servir une suite, si ce n’est à engendrer un certain profit commercial ? Pourquoi avoir engagé à la réalisation Adrian Grunberg, connu uniquement pour le nullissime (et inutile) Kill the Gringo ? Et Bon Dieu, quelle est l’abracadabrante idée de confronter le personnage de Rambo à un cartel mexicain ?

Cette dernière question constitue, en effet, le cœur du problème. Le combat de Rambo contre des criminels mexicains est justifié diégétiquement, de par le fait qu’il vive dans son ranch avec son ancienne gouvernante – Maria – et la nièce de cette dernière – Gabrielle –, toutes deux mexicaines, et que la seconde retourne dans son pays d’origine afin de retrouver les traces de son père biologique ; son aventure la conduira à être kidnappée par un gang, et Rambo partira alors à sa recherche. Cependant, il en découle une évidente perte identitaire de la saga Rambo. Le cinquième opus est presque permutable avec n’importe quel film d’action testostéroné des années 1980, de type « série B » et avec Sylvester Stallone en tête de casting. Rambo : Last Blood aurait pu se nommer « Sly bute des méchants mexicains » que le propos n’aurait que peu changé – surtout que la représentation des habitants de ce pays frôle fréquemment, ici, la plus pure xénophobie, les Mexicains du Mexique étant tous réduits à leur dangerosité ; l’interventionnisme « à l’américaine » est alors traité par le film comme une nécessité. Ce qui, assez hideusement, rapproche le cinquième Rambo des opus 2 et 3. Figure ambivalente d’un impérialisme américain tantôt dominateur (2 et 3) tantôt en pénitence (1 et 4), le personnage de Rambo effectue, dans Last Blood, un immense et déplorable pas en arrière.

Reste qu’il convient de souligner une inespérée qualité au film d’Adrian Grunberg : les personnages, et les relations qu’ils entretiennent. Le trio (John, Maria et Gabrielle) constitue, ensemble, une sorte de famille ; l’amour qu’ils ressentent l’un pour l’autre semble étonnement authentique. Chaque personnage est brisé à sa manière, coupé de ses proches, et la famille qu’ils ont construite artificiellement tous trois se révèle bien plus naturelle et solide que leurs liens biologiques. Certaines pointes d’humour marchent ainsi parfaitement, comme lorsque John fabrique un coupe-papier dans son atelier pour la reprise universitaire de Gabrielle, cette dernière lui apprenant que, aujourd’hui, on n’envoie tout par email (il lui rétorque que ça servira à éloigner les garçons).

Du point de vue de la violence, je suis nettement plus mitigé. D’un côté, elle se situe dans la continuité de l’épisode précédent, ce qui signifie qu’elle est extrême. Cela peut se révéler positif, lorsqu’il s’agit de peindre des morceaux de bravoure répulsivement jouissif, ou a contrario de choquer le spectateur sur la potentielle violence « réelle » des cartels ; c’est une double tonalité que John Rambo (le quatrième opus) maîtrisait de manière virtuose vis-à-vis de l’armée birmane. D’un autre côté, l’ultra-violence dans Last Blood mène parfois à des situations d’excès, où le caractère disproportionné de ce que l’on voit réduit considérablement l’impact recherché. Dans les films 1 et 4, John Rambo n’est ni un jouet action-man ni une machine à tuer qui prend son pied en le faisant. C’est justement ça qui constitue le drame existentiel du personnage : il tue (ou du moins blesse), car c’est ce qu’il sait faire le mieux, et il en souffre profondément.

Je pourrais encore enfoncer Last Blood avec d’autres critiques : générique de fin stupidement nostalgique, personnages secondaires archétypaux (typiquement Gizelle, l’amie de Gabrielle), facilités scénaristiques incessantes, etc. Mais je resterais en surface. Il m’est largement préférable de parler de la fin du film et de la comparer à celle du quatrième Rambo, pour comprendre ce qui est filmiquement problématique dans ce dernier opus, mais surtout pourquoi il s’agit d’un film qui, tout simplement, n’aurait jamais dû exister.

SPOILER – Les deux paragraphes qui suivent (et achèvent la critique) révèlent la fin du film. Ne les lisez que si vous avez déjà vu Rambo : Last Blood ou qu’en connaître la fin vous est égal.

Si le cinquième Rambo devient si émotionnellement touchant dans son dernier tiers, c’est que le personnage échoue dans sa quête. Il parvient à retrouver Gabrielle, certes, mais cette dernière meurt dans la voiture tandis qu’il la ramène au ranch et, surtout, tandis qu’il se confie à elle sur ce qu’elle a représenté pour lui (une lueur d’humanité) depuis son retour de Birmanie. La scène est déchirante car elle montre l’impuissance – inhabituelle – de Rambo, que l’on ressent à plusieurs moments dans le film d’Adrian Grunberg mais qui atteint son paroxysme à cet instant. Il aurait sans doute fallu rester sur un tel échec… mais ce ne serait pas assez satisfaisant pour le spectateur lambda, qui s’émerveille de voir Rambo exterminer du méchant. Notons par ailleurs que, contrairement à un film comme Taken dont le scénario se révèle surprenamment proche, Gabrielle subit réellement les sévices alors qu’elle est prisonnière (viols multiples, tortures psychologiques et physiques…). Même s’il y a beaucoup de hors-champ, la violence est nettement moins aseptisée – sans jamais tomber pour autant dans le voyeurisme –, ce qui décuple les sentiments de colère et de frustration.

Tout le paradoxe découle ainsi de la fin du film qui, peu après, se transforme en une espèce de Maman j’ai raté l’avion sanguinolent. Tout l’impact émotionnel est annihilé par la planification minutieuse (et quelque peu simplificatrice organisationnellement parlant) de la vengeance de Rambo. Je comprends l’hommage au premier film, mais je constate également, esthétiquement, l’exubérance superflue de la scène. En comparaison, la fin du quatrième Rambo (l’opus précédent) était réellement saisissante, pour deux raisons : déjà, car c’est un pur instinct de survie, d’improvisation, qui guide la violence des protagonistes ; ensuite, car la mise en scène est extrêmement sobre, sans ralenti ou effet de style. On passe ainsi d’une brutalité froide, quasi insoutenable, à une ultra-violence cathartique, fun et décomplexée dans Last Blood. On passe d’un film tourné à la frontière birmane dans des conditions difficiles (acteurs non-professionnels liés à la guerre civile, climat notablement éprouvant, sujet politique méconnu mais ardent – en témoignent les images d’archives qui ouvrent le film –, etc.), à un film plus que standard, bourré d’effets spéciaux too much dans les scènes d’action, qui transforment l’univers diégétique en un gloubi-boulga stupide et incohérent. On passe d’une œuvre qui prône la tolérance via une bande de mercenaires pluriethnique combattant l’oppression politico-religieuse, à un produit qui encourage une forme d’encagement sur le territoire américain. Il en résulte que Rambo : Last Blood est un film regrettable, malgré quelques surprenantes réussites (l’attachement à certains personnages, essentiellement). Il m’est impossible de décemment le recommander, tant il se révèle être un non-sens absolu ; parfois jouissif, parfois touchant, mais la plupart du temps juste désolant.

Rambo : Last Blood
Réalisation Adrian Grunberg
Scénario Matthew Cirulnick & Sylvester Stallone
Musique Brian Tyler
Images Brendan Galvin
Montage Carsten Kurpanek & Todd E. Miller
Avec Sylvester Stallone, Paz Vega, Sergio Peris-Mencheta
États-Unis, 2019, 89 min.
Sortie le 25 septembre