Mother! ou la manifestation contemporaine du syndrome « post deuxième guerre mondiale »

Ceux d’entre vous qui connaissent la filmographie de Darren Aronofsky sont peut-être familiers avec le motif récurrent qui la traverse : la volonté de représenter/parler de ce que personne n’a envie de voir/entendre. Si l’on ne parle que de ses deux films les plus connus du grand public, Requiem for a Dream (2000) et Black Swan (2011), on remarque leur tendance à révéler un aspect du quotidien généralement horrible, les effets de la drogue dans le premier et les dessous du monde du spectacle dans le deuxième, dont la simple représentation à l’écran est un tel tabou pour notre société qu’elle cause souvent des réactions de rejet très vives. Ce phénomène est ce que j’appellerai le « syndrome post-deuxième guerre mondiale ».

Après 1945, le débat sur la question de la représentation des camps dans le domaine du cinéma, fit émerger une façon bien particulière de penser. Certains réalisateurs commandités pour l’occasion, parmi lesquels figurent notamment Alfred Hitchcock ou Samuel Fuller, décidèrent d’un régime de représentation pour ces lieux, qui, dans l’esprit de l’époque, paraissaient absolument invraisemblables et encore moins représentables. Bien que le choix qui eut été fait soit remarquable de par son régime de relative transparence, l’impact sur la société ne fut probablement pas celui qu’ils attendaient. Plutôt que de se confronter à l’horreur, la plupart de gens préférèrent la rejeter, l’oublier, à cause notamment de son invraisemblance par rapport à la vision de la société dictée par la morale dominante. Selon moi, le postulat qui en est ressorti et qui s’est notamment répercuté sur la production cinématographique est le suivant : Du moment où l’on ne voit pas quelque chose, ou que sa représentation nous est occultée, il n’existe pas.

De nos jours, partiellement à cause la surmédiatisation de notre quotidien, les représentations en sont directement influencées et, bien que l’on ne s’y attendrait pas, un certain nombre de sujets nous sont totalement masqués, particulièrement dans le cinéma hollywoodien dominant.

Mais venons-en au film : Mother! est un thriller qui raconte l’histoire d’un couple vivant seul dans une immense maison au milieu de nulle part et dont le quotidien sera bouleversé par l’arrivée d’un couple d’inconnus qui va transformer leur quotidien en enfer. La particularité qui fait de ce film un artefact singulier dans le cinéma contemporain est sa nature totalement allégorique. En effet, l’histoire et le récit ne font à priori, si on les prend au premier degré, aucun sens. Tandis qu’une partie du public aura déjà été perdue à cause de ce premier bémol, le reste sera sûrement accroché par la direction technique et esthétique sublime, empruntant notamment aux codes du cinéma d’horreur afin de créer, dès les premiers plans du film, une dimension anxiogène qui prend aux tripes. Mention honorable également pour les acteurs, tous très convaincants, particulièrement Jennifer Lawrence qui fait ici une de ses meilleures prestations depuis le début de sa carrière.

Lorsqu’il s’agit de parler du propos de ce film, les choses se corsent. Il devient notamment très dur de le faire sans directement en révéler l’intrigue, ce que je vais néanmoins tenter de faire. La difficulté que rencontre Mother! est peut-être aussi son point fort : le nombre de lectures différentes que l’on peut en faire. En effet, en fonction de celle que l’on choisit de suivre, le film délivre des informations complètement différentes, employant notamment un symbolisme qui saura dégoûter les plus fervents adeptes de cinéma du réel. J’ai personnellement identifié quatre lectures différentes, toutes touchant des sujets tabous du quotidien, que j’énumérerai dans leur ordre « d’intelligibilité » : une lecture biblique qui dénonce l’extrémisme religieux, une dénonciation écologiste, une dénonciation de la violence faite sur les femmes et pour finir une sorte de métadiscours sur la création artistique. Malgré la regrettée superficialité de traitement de certaines des thématiques, Aronofsky réussit le tour de force de rester cohérent sur l’intégralité du film avec toutes ces interprétations sans qu’elles se mélangent et résultent en une fresque contemporaine dégoulinante de symbolisme incompréhensible. C’est aussi sur ce point précis qu’intervient le « syndrome post deuxième guerre mondiale » décrit au début de cette critique. Comme on peut le constater en s’intéressant à la réception du film par l’interrogation d’autres spectateurs à la sortie du cinéma, on constate que nombreux sont ceux qui rejettent purement et simplement le film à cause de ses différents propos qui choquent de par leur violence symbolique, appuyée par une représentation extrêmement crue et directe qui en a révulsé l’estomac de plus d’un. Ce film cause donc une sorte de refus pathologique chez une bonne partie de l’audience, phénomène très intéressant à observer, symptomatique d’une vision sociétale occultée par plusieurs décennies de déni concernant des questions pourtant omniprésentes dans notre quotidien.

Au final, Mother! est une fresque contemporaine traumatisante, aux qualités esthétiques notoires, symptômes de la maturité du cinéma de Darren Aronofsky qui se veut percutant sans être lourd, riche de signification sans être confus, à la fois répulsif et fascinant. Seul petit bémol : le discours général ainsi que le propos peuvent être difficiles à saisir pour un public non averti. Dans tous les cas, qu’il dégoute ou qu’il fascine, ce film ne laissera personne indifférent.