C’est sur un plateau de tournage que, pour la première fois, Matt et Max s’embrassent. Bien qu’hétérosexuels, ils ont accepté de franchir le cap pour les besoins d’un court-métrage réalisé par Erika, la sœur de l’un de leurs amis. Ce simple baiser — théoriquement dénué de sentiments amoureux — va pourtant changer leur vie à jamais…

En trois phrases, on reconnaît tout l’univers de Xavier Dolan. Rares sont, dans l’histoire du cinéma, les Auteurs qui parviennent à imposer un style si efficacement, et si promptement dans son cas (il a, aujourd’hui, à peine 30 ans). Je ne peux m’empêcher, en tant que cinéphile, d’admirer la virtuosité dont fait preuve le metteur en scène québécois, tant au niveau de ses scénarios que dans sa manière de diriger les acteurs (lui-même y compris), tant dans ses « outrances » audiovisuelles que dans la prolifération de ses créations. Xavier Dolan est, en outre, un réalisateur surprenant ; même lorsqu’il réalise Juste la fin du monde, assurément — et de loin — son plus mauvais film, dans lequel il réduit malencontreusement son style en un amas de gimmicks et sa mise en scène à du vulgaire théâtre filmé, il parvient à déjouer certaines attentes.

Ces mêmes attentes, il les déjoue admirablement dans Matthias & Maxime. Le scénario du film, que j’ai brièvement résumé en amorce, pourrait sembler être touché par le syndrome du « Xavier Dolan fait du Xavier Dolan », celui dont, par exemple, Tim Burton est gravement atteint depuis plusieurs années. En effet, il ne pourrait présager qu’une redite de ses thèmes de prédilection, sans apporter quelque chose de pertinent à sa filmographie. Or, il n’en est rien, et je tiens — à l’aide de deux éléments centraux — à démontrer toute la richesse et la justesse de son long-métrage.

Premièrement, le traitement « générique » est l’une des principales qualités de Matthias & Maxime ; ce dernier est, avant tout, ce que j’appellerai un « film de potes ». C’est une œuvre qui, telle une comédie douce-amère, capte quelque chose de fondamentalement vrai sur l’amitié : les amis qui s’enivrent ensemble, se marrent, s’engueulent, se frappent, puis se réconcilient ; les amis qui sont encore perdus sur leurs choix d’avenir (Max s’apprête à partir deux ans en Australie) ou sur leur identité sexuelle (l’un des thèmes principaux du film). Il n’est pas étonnant que Xavier Dolan ait déclaré dans des interviews que Matthias & Maxime est un projet très personnel, inspiré de sa propre vie et des liens d’amitié qu’il a eus tout au long de sa vingtaine, avec des gens non liés à sa carrière cinématographique. Dans son dernier film, la puissance de ces relations amicales entre de plus en résonance avec les familles des héros, qui sont détestables chacune à leur manière : celle de Matt via l’environnement de travail de son père, un chef d’entreprise froid qui l’entraîne inexorablement sur sa voie ; celle de Max via sa mère, une alcoolique qui le méprise et qui est incapable de se gérer par elle-même ; celle de Rivette et d’Erika via leur mère et l’entourage de cette dernière, véritables caricatures d’une petite bourgeoisie tant pédante que précieuse. Le jeu d’acteur, quant à lui, est vraiment crédible, tout particulièrement dans les scènes de dispute : la violence des mots et des expressions faciales des protagonistes est si intense qu’elle provoque un effet de réel phénoménal. Formellement, la mise en scène de Xavier Dolan oscille remarquablement entre une esthétique intimiste — dont le tremblement de caméra donne la saisissante impression que quelqu’un enregistre avec son smartphone les délires de ses amis — et des expérimentations formelles fidèles au style du jeune Québécois, mais qui, loin d’être disjonctives, constituent de sublimes instants de grâce s’articulant parfaitement à la narration (comme, d’ailleurs, dans Mommy).

De telles expérimentations formelles mènent parfois, aussi, à tout autre chose : une plus grande conscience du dispositif cinématographique. Une lecture ironique semble alors s’échapper. Ce qui me permet d’arriver à la seconde grande qualité du film : son esprit critique. Discursivement, c’est le personnage d’Erika qui semble tout particulièrement visé, notamment dans son utilisation incessante de l’anglais (les protagonistes lui ordonnent plusieurs fois d’arrêter), ce qui fait un écho direct à la situation géolinguistique du Québec, dominé en grande majorité par les anglophones ; cette utilisation abusive donne à Erika un côté prétentieux, comme si cette langue lui conférait (illusoirement) un statut social supérieur.

Néanmoins, Erika se relève hautaine non pas uniquement linguistiquement, mais aussi dans sa pseudo connaissance des sexualités non hétéronormatives. Et là, à mon sens, Xavier Dolan accomplit dans Matthias & Maxime quelque chose de tout à fait surprenant, à la fois très intéressant et très contestable : une critique des milieux académiques (Erika est à l’université) ainsi que d’un certain type d’« artiste » contemporain ; les uns comme les autres, en effet, peuvent avoir tendance, selon lui, à manipuler des mots complexes sans comprendre les réalités qui se cachent derrière (par exemple tout ce qui est de l’ordre de la remise en question ou des sentiments individuels, qu’a contrario le film thématise pour sa part longuement, tant littéralement que métaphoriquement). Quand Erika résume son court-métrage, on est dans l’explication la plus puérilement conceptuelle et édulcorée, on est dans la compilation gratuite de termes issus des gender studies et des queer studies qu’elle tente de rattacher superficiellement aux personnages incarnés par Matt et Max, sans qu’eux-mêmes ne les comprennent. Le traitement filmique que Xavier Dolan réserve à ce baiser — que je tairais — est sans équivoque : aux yeux du réalisateur québécois, il n’est pas question de rattacher les sexualités non hétérosexuelles à de banales expérimentations audiovisuelles projetées dans l’équivalent contemporain d’un salon littéraire élitiste, il est question de les vivre de manière spontanée, amoureuse et sensuelle, car il s’agit de relations qui ont exactement la même valeur que celles d’hétérosexuels. Si les intentions sont louables, la manière dont sont stéréotypés les discours artistiques et académiques se révèle discutable, notamment car l’un comme l’autre ont énormément aidé le mouvement LGBT. De plus, ce dernier est inséparable de son contexte politique, et donc des discours de légitimation le structurant ; la pratique n’est pas toujours si détachée de la théorie qu’on pourrait le croire. Reste que, si l’on peut mettre en doute les sarcasmes de Xavier Dolan, on applaudit le traitement audiovisuel qu’il donne de ces questions, notamment de par la mise en abyme qu’il effectue — le film dans le film —, sans parler du fait que cette figure se couple ici à de nombreux surcadrages et jeux de miroir, qui renvoient tantôt à l’enfermement des personnages dans leur situation — genrée, sociale et familiale —, tantôt à la fragmentation intérieure qui résulte d’un tel encagement.

Bien sûr, on pourrait faire certains reproches à Matthias & Maxime, notamment quelques longueurs (dans la partie centrale du film) et une fin à mes yeux extrêmement bâclée, mais ce serait bouder injustement une œuvre touchante et sincère, drôle et triste à la fois. Articuler ainsi un film de potes à un drame romantique est déjà une réussite en soi, mais la virtuosité dont fait preuve Xavier Dolan en le faisant — ainsi que l’étonnante ironie qu’il insère dans son propos — relève de l’exploit. Si Matthias & Maxime n’est tout de même pas de la même trempe que le chef-d’œuvre qu’est Mommy, il mérite résolument un visionnage sur grand écran, et il témoigne plus généralement de la richesse du cinéma québécois, aujourd’hui encore trop méconnu du grand public.

Michael Wagnière

Matthias & Maxime
Canada, 2019, 119 min.
Réalisateur & Scénariste Xavier Dolan
Directeur de la photographie André Turpin
Cadreur Yves Bélanger
Ingénieur du son Sylvain Brassard
Monteur Xavier Dolan

Compositeur Jean-Michel Blais
Décoratrice Colombe Raby
Costumier Pierre-Yves Gayraud
Maquilleuse Edwina Voda
Coiffeur Denis Vidal
Avec Gabriel D’Almeida Freitas, Xavier Dolan, Anne Dorval