Dans La mauvaise réputation, sortie en 2017, Iram Haq, réalisatrice pakistano-norvégienne, met à l’écran un traumatisme personnel d’enfance : son kidnapping au Pakistan par son père, après que celui-ci l’ait découvert en compagnie d’un jeune homme norvégien dans sa chambre. Ici, il ne s’agira pas de fournir une critique du film, mais de se concentrer sur un de ses aspects, à travers la description personnelle qu’offre Haq des forces mises en jeu au sein d’une famille immigrée.

Une communauté gouvernante

L’entourage de la famille de Nisha, double de Iram Haq, est constitué de membres de la communauté pakistanaise installée en Norvège. Les parents de Nisha entretiennent une relation de dépendance vis-à-vis de cette communauté ; les opinions et jugements portés par ses membres constituent l’une des forces dessinant les choix de la famille.
Après le « péché » de Nisha, les conseils des amis du père sont avant tout de « la punir sévèrement, pour éviter que d’autres reproduisent ça», pour, en somme, éviter un effet domino sur les autres enfants ; étouffer les émancipations et humilier les émancipateurs, de la même manière qu’un État réprimerait toutes formes de révoltes.

Le patriarcat, encore et toujours

L’infantilisation des jeunes filles est un élément récurrent dans les œuvres de Haq. Dans son premier court-métrage, Little Miss Eyeflap (2009), elle revisite le genre du conte pour enfants pour mettre en exergue cette problématique. Ici, on la retrouve notamment dans une attitude parentale dénuant Nisha de toute subjectivité. Ceci évolue de manière graduelle, atteignant son paroxysme au retour du Pakistan, où son présent et son avenir lui sont entièrement dictés. Cette infantilisation témoigne à la fois d’un masculinisme des traditions et de la complexité des émotions que vit, surtout, le père. Haq développe ceci dans un entretien, en soulignant les propos tenus par celui-ci au seuil de sa mort :

« Ce que j’ai retenu finalement, ce n’est pas l’attachement aux traditions qu’il [le père de Haq] pouvait entretenir, ce n’est pas la colère qu’il éprouvait à me voir ressembler aux Européens plutôt qu’à lui, mais le simple fait que je devienne… adulte. Dans le fond, il aurait simplement voulu me voir demeurer une enfant.»

La domination masculine articule les relations entre les membres de la famille. Le film souligne ces ressorts patriarcaux en mettant subtilement en parallèle la famille de Nisha et celle de sa tante l’hébergeant au Pakistan.
Son frère et son cousin se soumettent entièrement aux parents, jusqu’à devenir leur complice en se satisfaisant de leur privilège d’homme.
Sa mère et sa tante, étant elles-mêmes les dominées de la machine patriarcale, prennent néanmoins les deux une posture de dominante vis-à-vis de Nisha. Que ce soit par une bagarre entre celle-ci et sa tante ou par une présence pesante, à la fois visuellement et auditivement, de la mère au retour du Pakistan. Elles semblent avoir tant intériorisé les codes de soumission des femmes, que l’émancipation de Nisha ne laisse aucune place à la remise en question de ce système.

L’éclatement du dialogue

Les forces sociales et religieuses agissant au sein de la structure familiale sont d’autant plus amplifiées par les dialogues sourds entretenus avec les seuls personnages non-pakistanais du film. On retiendra surtout la policière et les conseillères d’école. La policière au début du film semble naïvement ignorer les éventuelles conséquences pouvant retomber sur Nisha. Les conseillères d’école, symboles personnifiés de l’aide auquel devrait recourir la jeune fille, sont évidées de leur utilité. Représentantes sociales, de manière générale, du système norvégien, ces personnages semblent elles-mêmes dépassées et incapables d’établir un quelconque dialogue efficace avec les membres de la famille et, plus spécifiquement, avec Nisha. C’est la solitude de celle-ci, en même temps que l’isolement graduel de sa famille, qui en ressort de manière frappante.

Raconter sa propre histoire

Iram Haq dépeint une vision singulière d’une famille pakistano-norvégienne, provenant directement de son vécu. D’autres œuvres, comme le film belge Noces de Stephan Streker (2016) ou, plus récemment, la série Netflix Mes premières fois (créée par Mindy Kaling et Lang Fisher, 2020), ont abordé ce thème du choc des cultures. Les deux sont tombés, d’une manière ou d’une autre, dans une caricature des cultures d’Asie du Sud (Bollywood, etc.) et de la représentation de ces familles immigrées. Haq se distingue par la précision de la description des émotions de chaque personnage, sans tomber dans l’héroïsation de son double ni dans une bête diabolisation de sa famille.
Ancienne actrice, la réalisatrice explique sa reconversion par sa volonté de raconter sa propre histoire d’immigrée ayant vécu entre deux cultures. Une histoire qu’elle ne retrouvait pas dans les rôles qu’on lui imposait. En produisant une telle œuvre, il s’agit de donner et éclairer la parole des dominés, des minorités ethniques ou genrées, pour ne pas raconter leur histoire à leur place. Pour éviter un ethnocentrisme occidental ou un regard masculin sur la condition féminine. Pour développer l’imaginaire collectif et favoriser, en somme, l’émancipation de tout un chacun.

Sufyan Zakeeruddin