Assurément, Matthew Vaughn est un cinéaste dont le nom est injustement méconnu. Loin d’être un banal artisan, il est très vite parvenu à se forger un style qui tient essentiellement à un remaniement ludique de codes génériques ultra stéréotypés (ceux de la fantasy pour Stardust, du film d’espionnage pour Kingsman premier du nom, et du film de super-héros pour Kick-Ass). Le produit final ressemble à un « film-hommage », intertextuel et comique sans pour autant tomber dans le pastiche. La démarche ressemble beaucoup à celle d’Edgar Wright, mais contrairement à ce dernier, Vaughn n’hésite pas à apporter une touche de subversion à ses œuvres. Je ne citerai qu’un exemple tiré du premier Kingsman : la scène de massacre dans l’église. Représenter un tel carnage d’une manière si décomplexée, notamment par la musique rock en fond et par l’utilisation de longs plans techniquement impressionnants qui subliment une mise en scène quasi vidéoludique, bref, l’esthétisation assumée d’une violence extrême, ce n’est, je le pense, pas du ressort de tous les cinéastes.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je souhaiterais insister encore sur un point : Matthew Vaughn, je le répète, est un réalisateur qui a tendance à faire recours, dans une logique tout à fait postmoderne, à l’intertextualité. Rien que Kingsman : Services secrets compile références directes à d’autres films du genre (la mention orale de Jason Bourne), clins d’œil appuyés (la présentation des gadgets façon James Bond), allusions à la « pop culture » (le McDonald comme repas surprise) et même une dimension méta par l’autoréférence (lorsque les personnages discutent de la façon de faire ou non un film). Cette intertextualité est à mon sens positive, car elle a toujours comme finalité de surprendre le spectateur d’une manière ludique, subversive et surtout originale. Cette méthode rapproche Vaughn bien plus d’un Tarantino promouvant de façon à la fois novatrice et distrayante, dans Pulp Fiction, la contre-culture américaine, que d’un énième blockbuster produit par Disney, dans lequel la gratuité référentielle, devenue ces dernières années un syndrome dramatiquement maladif, rend leurs films vraiment pénibles, pour ne pas dire insoutenables.

Autant vous dire qu’au vu de la qualité des précédentes réalisations du cinéaste anglais, et tout particulièrement du premier opus Kingsman, les attentes sont élevées pour cette suite. Alors, finalement, qu’en est-il ?

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Kingsman 2 est un film moyen, clairement inégal. A mes yeux, il est largement en-dessous de son prédécesseur. Si j’avais dû à chacun leur attribuer une note, j’aurais sans doute accordé cinq étoiles au premier et trois à celui-ci.

Commençons par résumer le pitch. Eggsy, le héros du premier volet, mène une double-vie paisible, dans laquelle il alterne entre ses missions au sein de l’organisation secrète Kingsman (il a remplacé son ami mort Galahad) et sa vie de couple avec la princesse suédoise Tilde. Malheureusement pour lui, Poppy, une trafiquante de drogue sociopathe vivant recluse au cœur de la jungle, se décide à lancer des missiles autoguidés afin d’anéantir les Kingsmen. Eggsy se retrouve alors dans l’obligation de fuir avec Merlin et de demander un coup de main aux Statesman, une organisation secrète américaine équivalente à la sienne camouflant son siège derrière une fabrique de whisky.

Je n’ai déjà rien à reprocher à la mise en scène de Matthew Vaughn. Les scènes de combats, véritablement jouissives pour le spectateur, sont chorégraphiées magistralement et filmées avec une esthétique toujours autant vidéoludique. A l’exception de l’effet de surprise qui, bien sûr, n’est plus au rendez-vous, ces moments, tout particulièrement celui du taxi et le grand final (ceux qui ont vu le film comprendront desquels je parle), sont des leçons de cinéma pour ce qui touche aux questions de mise en scène, de fun et de style personnel. Parallèlement à la qualité des scènes d’action, il convient de souligner que Kingsman 2 n’a pas perdu sa part de subversion : on y retrouve la même ultra-violence jusqu’au-boutiste et décomplexée que dans le premier opus, frisant même à certains moments les limites du représentable. Pour un film qui a de manière générale augmenté autant dans les attentes des producteurs et des spectateurs, c’est un fait rare qu’il est important de relever.

Le gros problème de Kingsman 2 vient plutôt de ses personnages, totalement inégaux. Soulignons la qualité, pour commencer par les aspects positifs, de trois protagonistes qui se sont révélés être d’excellentes surprises. Le premier, dont je tairai le nom, est l’un des seconds couteaux du premier film, et l’idée de l’avoir réintégré à l’univers sous une forme mi-humaine mi-robotique est assurément de qualité. Le deuxième, c’est l’agent Whisky (Pedro Pascal, ou autrement dit Oberyn Martell pour les fans de Games of Thrones), vaudevillesque contrefaçon du cowboy qui possède pour seul attirail un lasso et deux révolvers. Le troisième, enfin, c’est Elton John qui joue… Elton John. Et quand vous verrez le film, vous comprendrez pourquoi je dis qu’il est une excellente surprise.

Malheureusement, les autres protagonistes du film sont soit prévisibles, soit complètement inégaux. Prenez Poppy (Julianne Moore) : son personnage, absolument barré, est une parfaite parodie de la bobo hippie des sixties/seventies, qui s’est installée elle et sa fabrique dans un espèce de mixte entre un drive-in américain flashy et l’état de nature lui-même. Même si une ou deux de ses blagues ne passent pas (un jeu de mot pourri m’est particulièrement resté en travers de la gorge), elle n’en reste pas moins un méchant savoureusement drôle, que je n’hésiterai pas à élever quasiment au niveau de celui du premier opus, à savoir Valentine (Samuel L. Jackson). Tous deux pourraient être interprétés comme des actants caricaturant une certaine contre-culture américanisante. Le problème toutefois, nous y venons, est le manque de construction de Poppy, dû essentiellement à son manque d’apparition dans le film. Il en va de même – c’est le moins qu’on puisse dire – pour l’agent Tequila (Channing Tatum) : avec son look de cowboy et son accent démesurément sudiste, ce dernier est hilarant (ce qui est plutôt une bonne surprise lorsqu’on voit la qualité générale du jeu de Tatum), mais, à l’opposé exact de l’agent Whisky, il n’est là presqu’à titre de caméo. Le film a clairement cherché à faire dans le mainstream en engageant sa flopée d’acteurs célèbres, cependant ils sont négligés tellement violemment – tout particulièrement Jeff Bridges pour son inutilité et Halle Berry pour son manque de profondeur et d’originalité – qu’on se demande s’ils n’étaient là que pour encaisser leur chèque. Le petit charme des acteurs anglais a ainsi été complètement minimisé pour mettre plus en avant des acteurs américains classiques au caractère purement fonctionnel.

Conséquence évidente et directe de ces choix dans le recrutement et la direction des acteurs, l’humour prend un sale coup. D’une part, l’arrivée « disneyisante » de jeux de mots pour les enfants de moins de dix ans constitue l’une des pires décisions scénaristiques de Matthew Vaughn et de Jane Goldman, décision qui n’amuse vraisemblablement personne dans la salle de cinéma. D’autre part, et nous revenons à ce que j’ai expliqué dans mon introduction, l’intertextualité, si importante dans le premier Kingsman, se minimise considérablement. La référentialité de l’univers de ce second opus se construit nettement moins – si ce n’est presque plus du tout – en relation avec d’autres films du genre, avec la « pop culture » ou avec lui-même, mais presque uniquement en relation avec le premier volet. La scène du combat dans le bar, par exemple, est une reprise quasi plan par plan d’une scène similaire du premier Kingsman. Malgré le fait que la relecture qu’elle en fait est de nature parodique, elle n’en reste pas moins d’une gratuité désolante, se révèle peu drôle et n’apporte en fin de compte rien du tout au récit. Certes, il y a bien la volonté d’ajouter également une satire politique dans le cahier des charges de l’humour du film, et donc d’adjoindre un nouveau « type » de comique, mais cela sonne horriblement faux. Je pense notamment au président des Etats-Unis, tellement cliché que l’humour noir que Vaughn tente d’insérer en le mettant en scène ne provoque pas le petit sourire gênant propre justement à l’ironie de l’humour noir, mais plus le genre de réaction que l’on peut ressentir devant les les pseudos-drôleries politiques de Machete (surtout le deuxième) de Robert Rodriguez : c’est-à-dire du dépit, et pas grand chose d’autre. Je ne nie pas certaines bonnes trouvailles comiques des auteurs (l’émission télévisée, le burger de Poppy…), néanmoins, d’après moi, Kingsman 2 aurait gagné à ne pas perdre sa richesse intertextuelle, véritable source de son originalité et de son caractère ludique.

Vous l’aurez compris, je ressors mitigé de ce second opus de la franchise Kingsman. On ne le dira jamais assez : la suite est un exercice dangereux, un exercice que Vaughn a volontairement longtemps esquivé (on lui a proposé, pour rappel, la suite de Kick-Ass et celle de X-Men : le commencement). Même si l’ultra-violence de l’univers Kingsman est toujours présente, le second volet a regrettablement gagné en conformisme. Je ne vais spoiler la fin du film (bien qu’elle paraisse relativement évidente sans même l’avoir vu), mais je peux tout de même souligner le fait qu’il est sidérant à quel point Kingsman 2, dans une logique tout à fait américanisante, tend à respecter le schéma narratif traditionnel en ne négligeant pas sa résolution, en concluant chaque fil de l’intrigue de sorte à ce que les méchants soient punis, les non-récompensés soient récompensés, et globalement à ce que tout finisse pour le mieux dans le meilleur des mondes. Défaut accentué d’autant plus que Kingsman premier du nom se permettait d’être irrévérencieux jusqu’à la dernière seconde. Et je ne parlerai même pas de la gratuité scénaristique qu’il se produit avec la réinsertion sur l’affiche du film de Harry Hart (Colin Firth), tellement la motivation commerciale qui sous-tend une telle décision transparaît, de plus en se moquant éperdument de conserver une cohérence diégétique minimale. Que cette décision se passe aussi ou non dans la BD d’origine, cela ne change absolument rien à mes yeux : le texte adapté – et cela est valable quelle que soit l’adaptation – n’est pas un objet de culte inviolable, il peut lui aussi contenir des coquilles désagréables qui sont tout à fait sujettes à modification.

Bien que le dernier film de Matthew Vaughn reste sans conteste un divertissement d’envergure face à la médiocrité des blockbusters de ces dernières années, et qu’il possède également des qualités quasiment inhérentes à son réalisateur et à son univers, il ne présage rien de bon pour la suite. En effet, le metteur en scène anglais a déjà annoncé travailler sur un troisième volet. On ne peut qu’espérer que Kingsman 3 conservera les qualités que j’ai énumérées précédemment, mais qu’il fera aussi l’effort de construire mieux ses personnages (qu’ils soient des archétypes bien plus attachants au lieu d’être des silhouettes grossières dont on se moque), qu’il tentera de faire recours à l’intertextualité de manière plus diversifiée et ludique, et, surtout, qu’il osera prendre plus de risques pour que, comme le premier volet, ont ait l’impression de regarder un gamin insolent qui ne nous caresse jamais – ou presque jamais – dans le sens du poil. C’est ce que faisait presque sans faute Kingsman : services secrets, que Kingsman 2 : le cercle d’or a aseptisé et que Kingsman 3 a incontestablement le potentiel de rehausser.