Onze ans après Heath Ledger, Joaquin Phoenix endosse le rôle du Joker, alias Arthur Fleck. Comment réinterpréter un personnage déjà surmythologisé par la pop culture ? Sûrement en lui apportant une touche personnelle, en se rendant aux racines de cette figure chaotique et en lui donnant une esthétique particulière et poétique, mêlée à une description profondément ancrée dans notre réalité contemporaine. C’est ce que crée son nouvel interprète, en exposant la complexité d’un être humain et les pulsions qui l’habitent, brisée par un système socio-économique, au travers de scènes portées uniquement par son mouvement corporel et sonore. Une valse, un rire, un corps en maîtrise qui expriment un vent de révolte, ainsi que la naissance d’une nouvelle figure au sein d’une ville à l’allure dystopique.

C’est par ce prisme que le rôle du théâtre devient fondamental : il est ce qui permet à Arthur, sous une envie éperdument narcissique, d’exister et de tenter de renverser les regards méprisants portés par une société qui l’abîme lui, à travers une certaine classe sociale. Ainsi, durant toute une première partie du film, Arthur est ce pantin désarticulé, ne semblant aucunement en phase avec son corps, essayant d’amuser le monde en faisant littéralement le clown, en gesticulant de manière absurde, chaque geste n’ayant aucun lien avec l’autre. Que ce soit dans l’une des premières scènes, lorsqu’il se fait molester par des enfants, ou lors de sa « performance » face à des enfants hospitalisés, qui mènera à son licenciement, le corps matérialise l’échec et le paraître désavoué du personnage. La détresse du personnage s’entend, aussi, par son rire, un rire grinçant, saccadé, déshumanisant, loin du rire cynique Heath Ledger. Un son qui perce, parvenant à créer et illustrer le désordre émotif du personnage, une oppression survenant de toutes parts, rendue tout autant puissante que les plans montrant sa bouche déformée avec ses doigts.

À ce corps burlesque se superpose, par la suite, un corps maîtrisé et libre qui l’emportera dans le reste du film. Les scènes de danse avec sa mère préfigurent la relation qu’il entretient avec celle-ci ; une complicité quasi amoureuse, qui permet à Arthur de briser sa solitude quotidienne. À travers ces quelques moments, le corps parvient à se rattacher à l’autre et l’instant d’une valse, à rompre avec ce burlesque pathétique dans lequel il se morfond.

Ainsi, le corps est sensible au mouvement et porte une mère proche de la mort, mais le corps tend aussi à se durcir. Il se fige, par exemple, lorsqu’il s’agit de tuer trois jeunes hommes blancs, en costard-cravate, employés d’une entreprise dirigée par un multimilliardaire ; triple symbole d’un système pervers. Une scène haletante et froide, qui se termine par trois coups de feu d’Arthur sur la dernière victime, déjà à terre. Le bras ne vacille aucunement ; comme si le Joker, double d’Arthur, venait de faire sa première apparition, laissant tomber le masque du clown burlesque.

La caméra épouse le point de vue du personnage, elle est Arthur dans le sens où la folie quotidienne du monde s’apparente à sa propre hallucination. Cet éclatement de l’être transpire à l’écran lors de sa danse dans des toilettes publiques, tout juste après le meurtre, sous un violon qui pèse sur chaque pas d’une danse montrée en un plan-séquence. Le clown est enterré, le « moi » se reconstruit et devient en phase avec son corps, en pleine renaissance à travers chacun de ses mouvements, et ce malgré la saleté des lieux, malgré une lumière qui assombrit plus qu’elle éclaire, un contraste étouffant entre l’être et son environnement. Le feu qui le calcine de l’intérieur se retrouve transformé en geste artistique ; des mouvements valsant vers le dehors, comme pour retourner une accumulation de violence subie, pour évacuer un feu symbolique que l’on retrouvera, plus tard, brûler et éclairer la ville d’un éclat anarchique.

Dans ces quelques instants, les images parviennent à capter les émotions, la dissolution, puis la renaissance d’un homme, livrant les scènes les plus organiques du film. Des scènes immergées dans la psychose interne et externe au personnage. Lorsque Arthur vide son réfrigérateur pour s’y engouffrer, après l’admission de sa mère à l’hôpital, le cadre se fige et met en perspective une scène contrastant avec celle des toilettes. L’image s’arrête et le noir l’emporte sur la lumière bleue et froide du réfrigérateur, à la manière de l’éclat sombre des WC publics, mettant en exergue la teneur de ce Gotham dystopique. Mais, cette fois-ci, le personnage se replie sur lui-même, s’intériorise, se réfrigère en position fœtale, comme si le réalisateur souhaitait, à nouveau, esthétiser cette renaissance explosée à la scène précédente, mais qui, à travers celle-ci, exprime une forme de mélancolie, nuançant la complexité de la quête de soi.

Plus tard, lorsque des policiers le poursuivent dans un métro bondé de manifestant arborant un masque de clown, Arthur se faufile et se fond dans la masse. Il est maître de lui-même et de ses mouvements, en contraste total avec la frénésie de la foule filmée par une caméra oscillante. En contraste, aussi, quelques scènes plus tôt, avec l’Arthur figé et contrôlé par une haine désavouée dans le même métro dont la lumière, durant l’ensemble du film, est entre la vie et la mort. Car, en effet, chaque repère spatial du film — que ce soient les toilettes, le métro ou simplement les rues — illustre la fin imminente d’une ville arrivée au point de rupture. Dans ce labyrinthe en feu, le Joker, qui se superpose à Arthur, engendre le chaos. Sa violence personnelle se mêle à une violence sociétale, chose se confirmant à la fin, lorsque la ville brûle d’un feu anarchique, sous des apparences de guerre civile. Une foule uniforme qui, toute déguisée en clown, va jusqu’à percuter une voiture de police afin d’en sortir le Joker et de l’allonger, tels un héros ou un Christ — la posture du corps ne trompe pas — sur la carrosserie de la voiture. La ville rugit et abandonne le silence du violon qui l’a suivi jusque-là.

Ainsi, au travers des nombreuses scènes de danse, notamment, Joaquin Phoenix parvient à donner une forme et une esthétique particulière à une figure profondément ancrée dans la culture populaire. Passant de clown burlesque à rockstar anarchique, son « chemin de croix » se retrouve mêlé à la douceur violente insufflée dans ses expressions corporelles. Celui-ci apporte également du sang frais aux films de comics : on ne peut que s’étonner que, la même année où sort le dernier opus des Avengers, un blockbuster issu du cœur de Hollywood modèle un personnage de manière aussi poétique. Il paraît également surprenant qu’il parvienne à proposer une critique aussi virulente des inégalités et injustices sociales ; d’un système, en somme, se retrouvant calciné par un soulèvement sociétal. Une rupture qui résonne particulièrement, aujourd’hui, avec les divers mouvements de révolte allant à l’encontre du pouvoir exercé par les élites politiques dans de nombreux pays.

Sufyan Zakeeruddin

Joker
Réalisateur Todd Phillips
Scénariste Todd Phillips & Scott Silver
Directeur de la photographie Lawrence Sher
Cadreur Christopher Raymond
Opérateur steadycam Geoffrey Haley
Compositeur Hildur Guðnadóttir
Chorégraphe Michael Arnold
Créateur des décors Mark Friedberg
Directrice artistique Laura Ballinger
Décorateur Kris Moran
Costumier Mark Bridges
Maquilleuse Nicki Ledermann
Coiffeur Kay Georgiou
Monteur Jeff Groth