C’est probablement l’un des films les plus attendus de l’année qui est en enfin en salle. Une semaine après la sortie de Joker réalisé par Todd Philipps (Very Bad Trip) et une réception qui suscite la controverse, il est temps de revenir sur le dernier né de DC/Warner. Toutefois, cet article n’est pas une critique ou une analyse de sa réception. Nous allons ici nous intéresser à la figure du Joker à travers les costumes et maquillages de ses multiples incarnations à l’écran.

Dès le début, plus ternes ou plus pâles, les couleurs de ce nouveau Joker s’annoncent. Chaque scène donne le ton : l’éclairage et les accessoires sont constamment dans le bleu, rouge, jaune et vert. Arthur Fleck — l’homme qui deviendra le Joker incarné ici par Joaquin Phoenix — est présenté comme un fils à maman, enfant-ado dans le corps d’un adulte, instable, manquant de confiance en soi, psychopathe. Tout est bon pour créer le trouble autour de ce protagoniste. Pour que ces différents aspects soient renforcés, Mark Bridges, costumier oscarisé à deux reprises pour The Artist (Michel Hazanavicius, 2011) et Phantom Thread (Paul Thomas Anderson, 2017), joue avec les tenues d’Arthur. Bridges souhaite faire évoluer progressivement Arthur Fleck avant d’atteindre l’esthétique finale du Joker. Les changements de sa personnalité au cours du récit coïncident alors avec ses tenues.

Dans la première partie du film, Arthur est habillé comme un ado, fils à maman avec son pull/gilet en laine (rouge terne ou gris) par-dessus sa chemise (blanche). À certains moments, il porte une jaquette à capuche (moutarde) qui accentue son aspect enfantin, mais inquiétant avec son instabilité psychologique. Ses cheveux sont longs ; ses dents, pas droites, sont jaunâtres, abîmées, cariées. Tout est bon pour renforcer son appartenance à une classe sociale inférieure. Par son apparence, il éveille autant la pitié que le dégoût.

Mais venons-en à ce que chaque spectateur·rice attend impatiemment : le Joker dans toute sa splendeur. Pas facile, voire impossible, de partir de zéro avec une icône qui nous a marqués depuis des décennies. Que l’on parle du Joker des films et séries d’animations, de Jack Nicholson ou de Heath Ledger, il y a, à l’origine, le comics de 1940. Le Joker y est habituellement vêtu d’un costume trois-pièces violet et jaune. Mark Bridges prend ici le parti de s’en défaire. L’origine de la folie du Joker n’est pas, comme dans une des variantes les plus populaires, le résultat d’une défiguration dû à une chute dans un bassin d’acide qui lui a blanchi la peau, coloré les cheveux en vert et les lèvres en rouge-sang. Les causes sont moins fantaisistes, mais uniquement dues à des séquelles physiques et psychologiques. En revanche, il s’agit à nouveau d’un comique raté. Arthur Fleck, clown de profession, se rêve star de stand up. La figure du clown a-t-elle aussi à double effet : drôle et effrayante, devenue symbole de terreur après différents faits divers tels que l’histoire de John Wayne Gacy, surnommé le « clown tueur », qui a entre autres inspiré Pennywise – le It de Stephen King.

La tenue finale du Joker se révèle lors d’une descente d’escaliers, synonyme de sa propre descente aux enfers. La construction du personnage est sur le point d’être achevée : passé par différents stades vestimentaires, il finit par adopter LE costume du Joker. Celui-ci se compose de différentes pièces de la garde de robe d’Arthur : on y retrouve le gilet jaune de son uniforme de clown/travail, un costume deux pièces en polyester d’un rouge criard, qu’il a déjà endossé lors de son passage sur scène au Pogo. Tout droit sorti d’un dressing des années 1970, ce costard se complète d’une chemise vert émeraude et du maquillage de clown, la touche finale.

Ce maquillage tel un masque qu’il porte au quotidien, au sens propre comme au figuré, dans une société intolérante dans laquelle Arthur embrassera celui de la folie. Ce maquillage clownesque ne paraît pas très différent de celui de la première séquence du film. À quelques détails près. Le sourcil droit est dessiné plus haut et les triangles bordant son œil droit sont plus allongés. Ces différences peu visibles peuvent paraître anodines, sans pour autant l’être : elles donnent un visage plus inquiétant, sournois et malsain. Fleck s’est définitivement abandonné à sa folie.

Pour incarner cette « nouvelle » identité, il mixe sa tenue de travail, sa costume de stand up et ses habits du quotidien, dont les couleurs sont accentuées par l’éclairage. Il ne fait désormais plus qu’un avec les différents aspects de sa vie.

Face à ce résultat, il est difficile de ne pas faire un rapprochement avec les versions antérieures du Joker. Si dans l’interview livré à IndieWire, Mark Bridges ne nie pas s’être inspiré du Joker incarné par Cesar Romero dans les années 1960, il est indéniable que certains traits sont tirés du Joker version Heath Ledger. Certes, le costume se compose grâce à la garde de robe de Arthur, mais aussi du Joker de Ledger et ses prédécesseurs. Le gilet jaune se retrouve dans Batman : The Animated Series (Bruce Timm et Paul Dini, 1992-1995) et de Batman : The Killing Joke (Sam Liu, 2016). La chemise émeraude, elle, est reprise de la couleur de celle de Cesar Romero. Quant aux motifs de la chemise, ils sont semblables à ceux de la chemise violette portée par Ledger dans The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008). Les cheveux sont certainement le trait qui rapproche le plus le Joker de Phoenix à celui de Ledger.

Ce n’est pas un hasard si les traits sont semblables à ceux du Joker de Ledger. Cette ressemblance physique trouble les spectateur·rice·s qui n’ont pas pu oublier la précédente interprétation cinématographique. Il est cependant important de noter une différence majeure : le Joker, alias Arthur Fleck n’est pas conscient des conséquences de ses actes, alors que le Joker de 2008, lui, l’était. Il avait un contrôle total de ses actions. Par cette similarité de l’esthétique des costumes, les spectateur·rice·s sont enclins à aussi assimiler leur comportement, puisque dans sa tenue, le Joker de Phoenix paraît lui aussi débordant d’assurance. Toutefois, la similarité vestimentaire n’est pas synonyme de similarité comportementale.

Ainsi, conscient de l’impact des diverses versions du Joker et de leurs costumes, Mark Bridges ne prétend pas les effacer. Il compile des détails vestimentaires des différentes versions, en les mélangeant à la personnalité et au vécu d’Arthur Fleck tout en changeant les couleurs. Il s’agit d’un véritable tour de force.

Alana Guarino Giner

Joker
Réalisation Todd Philips
Scénario Todd Philips & Scott Sliver
Musique Hildur Guðnadóttir
Image Lawrence Sher
Montage Jeff Goth
Costume Mark Bridges
Maquillage Nicki Lenderman
Avec Joaquin Phoenix, Zazie Beetz, Robert De Niro
États-Unis, Canada, 2019, 122 min.
Sortie le 9 octobre