Avec First Man, Damien Chazelle, quitte le monde musical des baguettes suintantes de Whiplash et les chorégraphies charmantes de La La Land, afin d’embrasser la vie de Neil Armstrong, premier homme sur la lune ; thème qui, traité maladroitement, pouvait vite dériver au récit patriotique pénible – de fait, l’Amérique de Trump ne s’y prête nullement. Heureusement, il n’en est rien. En effet, avec ce film, Chazelle raconte moins cet exploit national à la résonance mondiale que l’histoire dramatique de son pilote, déchiré, en perte d’humanité, après la perte de sa fille. Malgré l’écart thématique présumé avec le reste de sa filmographie, Chazelle traite en réalité une de ses thématiques substantielles : le dolorisme ; la douleur perçue comme utilité, posée comme nécessité. C’est en toute logique que le film se construit principalement sous le voile de l’étouffement : on étouffe dans les séquences de vols absolument magistrales et saisissantes dont le déchaînement des tremblements et des vibrations rend sensorielle – car on tremble véritablement au rythme de l’image – la tension claustrophobique qui règne dans ces carlingues ; mais on étouffe également dans la peau d’un Neil Armstrong(Ryan Gosling) apathique et taiseux, dont la vacuité émotionnelle dénote simplement un cœur meurtri. À ces égards, on ne peut que saluer le montage sonore – véritable prouesse du film – qui décuple doublement l’expérience immersive : tantôt dans les vaisseaux anxiogènes, tantôt dans la psychologie d’un père endeuillé, complètement absent de son foyer – à ce titre, il est important de souligner que Janet (Claire Foy), sa femme, apparait davantage seule qu’en sa compagnie. Notons également, qu’au-delà du travail effectué sur le son, le film multiplie les outils mimétiques : on épouse à la fois son regard – grâce à un usage fréquent de la caméra subjective – et sa perception auditive – c’est particulièrement frappant dans une scène où, affublé d’un scaphandre, Armstrong, n’entend pas la vague d’applaudissements autour de lui, faisant, de ce fait, régner le silence dans la salle. Enfin, même quand on s’extrait de son intériorité, le réalisateur s’efforce, caméra à l’épaule, de toujours filmer son visage en gros plan afin d’amplifier la tension permanente ; à tel point que – de manière vulgarisée – on pourrait l’affirmer comme décor principal du film.

Dès lors, l’emprisonnement généralisé participe à démystifier le récit épique de l’alunissage tout en mettant en lumière la quête de rédemption de son pilote. Dans cette perspective, deux éléments diégétiques apparaissent comme particulièrement éclairants : la récurrence avec laquelle Neil regarde la lune témoigne d’un mystère – y cherche-t-il un signe de sa fille ? ; ainsi que la séquence de la conférence de presse qui précède le grand départ où la mise en scène opère un renversement hiérarchique : le co-pilote – interprété par un Corey Stoll très convaincant – joue symboliquement le rôle de la vedette, et Neil Armstrong le subalterne. Tout d’abord, l’opacité et le mutisme d’Armstrong détonnent avec l’attitude enjouée et détendue – il se permet même quelques blagues – de son co-pilote, qui s’attire donc naturellement la préférence de l’auditoire dans la salle de conférence. Mais, le motif le plus frappant réside dans le cadrage de la scène : les plans sur Armstrong présentent un arrière-fond bleuté transposant formellement sa froideur ; tandis que son co-pilote est positionné au centre du plan, devant le drapeau américain, accentuant son ambition patriotique et exposant, par la forme, l’adhésion qu’il suscite. Ce n’est pas tout : le montage parallèle de cette séquence associe l’état psychologique d’Armstrong lors de la conférence et sa situation familiale : que ce soit par les médias ou par ses proches, il est assené de questions malgré sa nature mutique. Ce rapprochement décrit symboliquement l’isolement généralisé d’un homme taciturne, jamais à sa place, dont l’attitude cristallise un profond dégout de la vie. Dès lors, la mission Apollo 11 s’apparente davantage à une fuite qu’à un voyage rêvé, longtemps fantasmé. Pour le dire autrement : c’est une tentative de vaincre l’état d’urgence. Une dernière chance. Un salut. Sans vouloir dépeindre la fin du film, par ailleurs merveilleuse, pour des raisons de spoilers évidentes, je me contenterai simplement d’affirmer deux choses : 1) que très rarement au cinéma le silence n’a été à ce point synonyme d’apaisement ; et 2) que les gestes valent bien souvent plus que les mots. Enfin, bien que l’on puisse regretter une direction d’acteur pas toujours très juste – notons toutefois que Ryan Gosling confirme, une fois encore, l’immensité de son talent – qui dessert certaines scènes, ainsi qu’un usage agaçant de la musique, beaucoup trop emphatique et stéréotypée, ce film a tout de même le mérite de désacraliser cet exploit épique. Dans ce film, l’Histoire laisse sa place à l’histoire : le pas est grand pour l’homme, et petit pour l’humanité.