Philip K. Dick n’est pas uniquement l’un des écrivains américains majeurs, il est celui qui a donné à la science-fiction ses lettres de noblesse, la sortant du tiroir poussiéreux où on l’avait oubliée. Il voyait dans ce genre littéraire la façon la plus percutante d’exprimer ce que l’homme ressentait mais n’arrivait pas encore à concevoir. Un genre entre la prophétie et l’anticipation scientifique, qui souvent chez Dick, prend le visage d’une dystopie où l’espoir se raréfie. Enfant exemplaire du mouvement contre-culturel américain, le monde ne se présentait pas à lui sous la forme d’un schéma rationnel, mais sous celle d’une hallucination. C’est la question de la réalité qui le taraude et traverse, de part en part, son œuvre. Ses romans sont le lieu où les contradictions s’effacent pour laisser place à une frontière diffuse et opaque entre la culture et la nature, la vie et la mort. Il a bâti une esthétique sans égal qui nous interroge sur notre existence mystérieuse et notre avenir obscur.

Son actualité, ou plus précisément, son intempestivité, à lui, l’écrivain dionysiaque, n’a pas échappé à de nombreux réalisateurs contemporains qui ont adapté son oeuvre à l’écran. Citons notamment, Total Recall de Paul Verhoeven ou encore Minority Report de Spielberg.Mais l’adaptation qui a peut-être cristallisé le plus d’attention, en raison notamment d’un contexte de production chaotique, est le Blade Runner de Ridley Scott, dont l’héritage est aujourd’hui repris par Denis Villeneuve sous le titre de Blade Runner 2049. Ce roman cristallise les grands thèmes dickiens : l’émergence d’une intelligence robotique qui supplante les facultés humaines, une société progressivement déshumanisée par le capitalisme, une quête philosophique interrogeant la singularité de l’homme. Ce monolithe de la science-fiction offre à celui qui s’y aventure la sensation glaciale que ce récit se déploie dans un avenir proche, peut-être déjà contemporain ? Alors, certes, un rafraîchissement de cette œuvre était opportun dans une époque où l’on n’a jamais autant parlé de « transhumanisme ».

Denis Villeneuve, dont les marottes ne sont pas si éloignées de celles de Dick ( on pense à son goût pour les narrations labyrinthiques ou les multiples niveaux de réalité), ne nous propose nullement une relecture de Blade Runner mais sa suite si j’ose dire logique. Pari osé, surtout que la fin du roman original n’offre pas forcément une grande marge interprétative. On abandonne donc l’inspecteur Deckard pour suivre les tribulations de l’officier K dont la nature androïde ne laisse cette fois plus de doute. L’anti-héros de Villeneuve, incarné par Ryan Gosling qui se complairait presque dans son rôle de policier laconique et ténébreux, est chargé de retrouver un enfant hybride, né d’une mère androïde et d’un père humain et dont l’existence pourrait changer radicalement la face du monde. Évoluant dans un univers post-apocalyptique angoissant où le divertissement et la technologie apparaissent comme les seuls échappatoires, il devra résoudre les énigmes qui successivement viennent à lui et constituent un puzzle dont certaines pièces sont à tout jamais manquantes. Pour ce faire, il fera recours à l’aide de l’inspecteur Deckard ( un Harrison Ford, s’efforçant de rendre ses tourments transparents) qui se trouve être le père de l’enfant. Aspiré dans une course à l’hégémonie entre les hommes et les androïdes et dont il ne saisit pas tous les enjeux, l’officier K doit se méfier de tout et tous, à commencer par lui-même et ses souvenirs qui ne pourraient être qu’illusions.

Il est toujours difficile de juger une œuvre cinématographique qui s’inspire d’un roman car, comme chacun le sait, les mots n’ont ni couleurs, ni formes. Il est néanmoins possible d’en juger, non pas à la fidélité du réalisateur à l’écrivain, mais plutôt à l’assimilation de sa philosophie et de son esthétique. Philip K. Dick tenta, sa vie entière, de comprendre le miracle de la conscience, d’en chercher les origines et les conséquences de cet attribut divin. Un pan de l’œuvre qui semble avoir échappé à Villeneuve qui se focalise davantage sur le rapport des androïdes au monde. Villeneuve nous fait assurément voyager dans un univers anxiogène aux détails travaillés, où seuls les néons publicitaires sont source de lumière, ce que Dick n’aurait pas renié. En revanche, où ce génie paranoïaque excellait, dans son refus de tout manichéisme et sa grisante obsession à instaurer une confusion entre l’homme et la machine, Dennis Villeneuve rate son sujet ou, plus précisément, le rend trop lisse, loin des ambiguïtés qui habitent les cauchemars de Phillip K. Dick. Reste une fable futuriste à l’esthétique enivrante.