Nous étions habitués à l’artisanat du cinéma de Wes Anderson dont le style grandiloquent n’est pas un formalisme creux mais une manière de sonder la comédie humaine dans son moindre détail. Dans son dernier film intitulé « Isle of Dogs », le réalisateur texan renoue avec une esthétique qui lui était familière depuis Fantastic Mr Fox, celle de l’animation en volume ou, populairement dit, du « stop motion ». Cette technique qui consiste à faire d’un film un théâtre de figurines en pâte à modeler ne sert pas exclusivement le déploiement de l’imaginaire baroque du réalisateur mais une réalité concrète – même si allégée par les dorures stylistiques dont il connaît le secret : l’exclusion.

Dans un japon futuriste et dystopique, où la haine et la propagande convergent vers un totalitarisme véhément, une grippe canine se propage semant un vent de panique dans la population qui place tout son espoir de retour à la normal dans leur dictateur, Kobayashi. Celui-ci, voyant là une occasion d’affirmer sa puissance, entreprend la déportation des chiens sur une île infestée et couverte de déchets. Il œuvre encore à la confusion et à l’endoctrinement de sa population afin d’écarter les avis contraires et la possibilité de soigner les chiens par une voie médicale prometteuse. On l’aura compris : voilà le tableau d’une société fracturée qui cherche dans l’ostracisme une amélioration de sa condition. Cependant, les quelque personnes qui ont résisté à l’hystérie cynophobe et à l’aliénation se lancent dans une mission héroïque grâce à laquelle Atari Kobayashi, jeune homme courageux en révolte contre son oncle, espère retrouver son chien, parmi les premiers déportés. Arrivé sur l’île au chien, c’est une véritable société canine qu’il découvre, avec ses classes, sa mythologie et sa cartographie fantasmagorique. Un groupe de canins aux caractères distincts le prend sous son aile et l’aide dans cette quête personnelle qui débouchera sur l’éviction du tyran.

Cette fable moderne (on peut, à l’occasion, remarquer l’homophonie presque parfaite avec un autre fabuleux fabuliste danois qu’est Hans Christian Andersen car le roi, ici aussi, est nu), mêle les genres, nous fait danser sur quatre pattes et conjugue le grotesque au sérieux, l’absurde au sens, la tristesse à l’audace. Le film est structuré en chapitres, comme marquant les épisodes d’une épopée certes naïve mais enchanteresse. Une épopée portée par un message sous-jacent qui pourrait bien être la topique citation d’Edmund Burke : « Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien ». Mais, ici, les gens, les humains ont été robotisés et c’est dans la marge de la société, c’est-à-dire sur une île pestiférée, habitée paradoxalement par le meilleur ami de l’homme que nait la source de la résistance. Après tout, si les cyniques grecs doivent leur nom à cet animal farouche et entier, alors une île où vivent des chiens, peut facilement se transformer en un lieu de souveraineté et d’insularité, la condition de la liberté. C’est peut-être dans cet écart entre la gravité de son message et la légèreté de sa forme que ce film d’animation nous surprend et nous ravit le plus. Il semblerait, en tout cas, qu’il y ait plus dangereux et révolté qu’un homme privé de liberté : un chien privé de liberté, un chien qui n’a justement plus de chien. Il s’agit d’un trait singulier du dernier film de Wes Anderson : avoir réussi à creuser la psychologie de ces animaux politiques et doués de parole que sont… les chiens. C’est pour nous un plaisir d’explorer un négatif de la société humaine, à travers des épisodes secondaires, des histoires annexes, qui donnent à ce monde en carton-pâte un étrange goût de réel.

Alors même si Wes Anderson se montre peu intempestif quant au thème traité – la défense des laissés-pour-compte étant le propre du film hollywoodien-, il sauve son originalité en faisant du simulacre une arme de dénonciation contre la cruauté du monde réel. Et pour ce faire, il emprunte à l’une des formes les plus anciennes et les plus rudimentaires du cinéma, le film d’animation. Comme si les canons habituels n’avaient pas d’emprise sur la bêtise et qu’il était nécessaire pour la vaincre d’user d’un ton décalé, d’une ironie et d’un humour cinglants. En des termes concis, Wes Anderson fabrique de bric et de broc un film à l’allure enfantine, qui s’adresse aux consciences des adultes