Le plan-séquence a la force phénoménale de donner l’illusion que tout ne tient qu’à un fil, comme si la moindre coupe était fatale. Devenu une figure de style ultra-récurrente dans le cinéma américain de ces dernières années, il a progressivement perdu cette incroyable potentialité pour ne devenir – la plupart du temps – qu’un simple gimmick, un faire-valoir exhibant les prouesses techniques de quelques frimeurs sans rien apporter narrativement ou émotionnellement. Aujourd’hui, le plan-séquence en arrive même au dramatique stade d’être phagocyté par les films de super-héros : c’est typiquement ce que l’on observe dans des produits culturels comme Aquaman, dont de nombreuses scènes d’action sont effectuées en un seul plan, mais sans que cela ne parvienne une seule fois à dépasser un tantinet le vulgaire sensationnalisme visuel.

On pourrait vociférer une accusation similaire pour l’incipit de Spectre de Sam Mendes, filmé en un relativement long plan-séquence. Mais en effectuant cela, on ignorerait à tort l’extrême sophistication de cette scène, notamment le fait que ce ne soit pas une infâme bouillie numérique qui reconstitue le Jour des Morts à Mexico, mais un nombre incalculable de figurants tous déguisés (et coordonnés !) pour l’occasion. Sam Mendes a décidé de pousser l’expérience du plan-séquence encore plus loin avec 1917, puisque le film entier est théoriquement composé d’un seul plan. Même si, malheureusement, le pari n’a pas techniquement été tenu jusqu’au bout (quelques coupes quasi invisibles parsèment le long-métrage), il va sans dire que 1917 est un pur chef-d’œuvre du 7ème Art.

De prime abord, la simplicité du scénario peut sembler déconcertante : en pleine Première Guerre mondiale, deux soldats anglais sont envoyés par leur général en mission, avec pour objectif de transmettre le plus promptement possible un message à un bataillon prêt à se jeter dans un traquenard tendu par les Allemands. Le grand frère de l’un des deux protagonistes servant dans ce bataillon, il est impossible pour le cadet de refuser cette tâche.

De mauvaises langues cracheront assurément sur le film en raison de cette simplicité, probablement les mêmes qui ont attaqué un chef-d’œuvre tel que The Revenant pour ce même motif. À mes yeux, pourtant, un bon scénario simple vaut toujours mieux qu’un mauvais scénario alambiqué. Ces personnes ne regardent pas, en plus, dans la bonne direction : l’intérêt de 1917 ne réside clairement pas dans la complexité de sa narration, mais dans la manière dont il parvient à construire un univers incroyablement vraisemblable, dans lequel le spectateur est immergé jusqu’au cou, parfois même en apnée tant l’intensité de certaines séquences est à couper le souffle. Il est bien rare, dans une salle de cinéma, de ressentir une sensation si viscérale (c’est avec Interstellar que cela m’est arrivé à ce point pour la dernière fois).

Ce n’est pas un secret : le plan-séquence contribue à démultiplier un tel effet de réel, et parvient symétriquement à construire des morceaux de bravoure dotés d’une forte valeur attractionnelle. Mais choisir d’étendre cette technique à toute la durée d’un long-métrage, c’est se donner la possibilité d’appuyer dans la longueur, non pas uniquement des instants spectaculaires, mais aussi des moments plus intimistes : conversations, « concert » improvisé, agonies… tout est visualisé dans la stricte continuité de la bande-image, sans qu’une importune coupe ne soit en mesure d’atténuer (ou du moins de raccourcir) la représentation. À ce titre, 1917 fait preuve d’un culot monstrueux dans la manière qu’il a d’insister sur la difficulté d’une épreuve, d’une souffrance, sans jamais céder à la facilité scénaristique ou au pathos le plus consensuel, deux péchés capitaux de la quasi-intégralité des blockbusters contemporains (même ceux écrits et mis en scène par de grands réalisateurs). Pour cette raison, 1917 est probablement l’un des films qui restituent le mieux l’horreur de la Grande Guerre et la terrible tension que les hommes l’ayant vécu subissaient en permanence ; le spectateur est en effet enfermé avec les deux jeunes soldats, cette restriction du point de vue (par l’invisibilisation de l’ennemi) intensifiant le perpétuel danger auquel ils sont tous deux confrontés. Le dernier film de Sam Mendes n’use pas du plan-séquence comme d’un vulgaire artifice, il s’en sert de manière signifiante, afin de générer une expérience sensorielle, narrative et émotionnelle unique.

Si le plan-séquence contribue ainsi à donner cette impression que la quête – et la vie – des deux héros ne tient qu’à un fil (1917 devenant plus proche du survival que du film de guerre, à l’instar de Dunkirk), la reconstitution audiovisuelle de la Première Guerre mondiale n’est, dans la genèse d’un tel ressenti, pas en reste. À son commencement presque féérique, l’univers visuel de 1917 se transforme très vite en un cauchemar sans fin à l’atmosphère post-apocalyptique. Cadavres grignotés par les rats et les corneilles, boue et poussière salissant corps et vêtements, hommes estropiés et complètement fous dans les tranchées… le conflit est représenté dans toute son horreur. À cet égard, le travail du chef opérateur Roger Daekins (sur l’éclairage et sur les mouvements extrêmement fluides de la caméra) est tout simplement admirable, ce dernier parvenant en effet à sublimer cinématographiquement cet enfer. L’univers sonore est également incroyable : la musique n’est jamais trop envahissante, et rarement dans un film de guerre on aura eu une conscience si vive de la menace mortelle des balles et du shrapnel déchirant les corps dans les tranchées. L’immersion dans le monde de 1917, qu’elle soit visuelle ou sonore, est totale.

Merci enfin à Sam Mendes d’avoir choisi deux acteurs très peu connus pour incarner les deux principaux protagonistes (de même que les acteurs secondaires et les figurants), et d’avoir réservé le rôle des officiers à trois grands acteurs anglais : Colin Firth, Mark Strong et Benedict Cumberbatch. Par ce simple choix de casting (et la volonté esthétique de ne pas magnifier les visages incessamment, comme pas mal de stars l’exigeraient), les deux soldats envoyés en mission peuvent être n’importe qui, dont nous-mêmes, simples spectateurs assis tranquillement dans notre fauteuil. Le pouvoir d’identification aux deux héros est ainsi décuplé. Par ailleurs, leur jeu d’acteur – d’une grande sobriété et d’une sincère humanité – est tout à fait convaincant, d’autant plus lorsqu’on réfléchit à l’exceptionnel travail de mémorisation (des dialogues, des déplacements…) dont ils ont fait preuve – habituellement, on rencontrerait une telle performance d’acteur plutôt au théâtre.

Il n’est guère nécessaire d’épiloguer plus longtemps sur la qualité de 1917, véritable chef-d’œuvre de ce début d’année. Cela ne me surprend guère d’un metteur en scène aussi talentueux que Sam Mendes qui, malgré quelques erreurs de parcours (surtout Spectre), a tout de même réalisé l’une des plus remarquables satires de la famille occidentale avec American Beauty et – de très loin – l’un des meilleurs James Bond avec Skyfall. Toutefois, je ne m’attendais absolument pas à ce que 1917 soit une telle claque. On peut tout à fait reprocher à ce dernier quelques imprécisions temporelles (le film est étrangement court en comparaison de la distance qui se doit d’être parcourue par les protagonistes) et une représentation sacrément négative des Allemands (la polarisation bien/mal n’a aucune raison d’être si marquée lorsque l’on reconstruit narrativement la Première Guerre mondiale), mais on ne peut être qu’abasourdi par l’effet de réel de l’œuvre de Mendes, qui se traduit avant tout par sa quasi-absence de montage et par sa construction d’un univers audiovisuel tant grandiose qu’anxiogène. Véritable poème baudelairien dégageant une beauté insoupçonnée de l’horreur de la guerre, 1917 fait partie de ces films qui laissent une empreinte indélébile dans l’âme, comme une flamme incandescente laisserait une trace ineffaçable sur notre chair.

Michael Wagnières

1917

Royaume-Uni, États-Unis, 2019, 110min.
Réalisation Sam Mendes

Scénario Sam Mendes, Krysty Wilson-Cairns

Images Roger Deakins

Montage Lee Smith

Décors Dennis Gassner

Costumes Jacqueline Durran

Musique Thomas Newman

Avec Dean-Charles Chapman, George MacKay, Daniel Mays